Une sentébien

30 janvier 2016

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Hier soir ma chérie Camille Laurens à Ombres blanches à Toulouse, très belle rencontre, du monde. J’avais fait la route depuis Tarbes avec London, mon nouvel ami rencontré il y a peu. London est un manouche, un vrai, un gitan si vous préférez. Lui il dit manouche. Il est beau mais il a quelques complexes intellectuels et sociaux. C’est dur d’être un gitan et de préférer les garçons, très dur. Stigmatisé à l’intérieur et à l’extérieur, vous voyez ? London est intelligent et il ne le sait pas assez. Je lui présente Camille, impressionné il ne dit rien, sourit et reste en retrait. Je lui offre Dans ces bras-là, il achète Celle que vous croyez. Camille rédige deux dédicaces. Pendant la rencontre il y a eu cette phrase de Virginia Woolf : « Il ne s’est rien passé tant qu’on ne l’a pas écrit. » Moi c’est le genre de phrases avec lesquelles je suis d’emblée d’accord, je ne prends même pas la peine de réfléchir, cette phrase est comme la vie enfin éclaircie de Proust, même combat. Mais Camille, plus fine ou plus sage, a formulé une réserve, je ne me rappelle plus les mots exacts mais elle a mis un bémol sur cet absolu de l’écriture : il y a la vie, quand même, la vie, le réel… C’était un joli moment car Camille l’a laissé en suspension, surtout ne pas répondre de façon définitive, pas de réponse à certaines questions, il en va de même du désir, laisser la question voler, plâner… Dans la voiture, après, London m’a dit avec son accent manouche : C’est une « sentébien » ton amie. Qu’est-ce que ça veut dire, ai-je répondu. C’est une expression de chez nous, ça parle des gens qu’on connaît pas et auprès desquels on se sent bien, et il n’y a rien à dire. Oui, London, tu vois, tu penses peut-être que tu ne parles pas très bien le français et pourtant tu arrives à dire des choses si subtiles, tellement vraies qu’il n’y a pas de mot en français.

Un amour d’Annie Ernaux

22 janvier 2016

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Hier soir un ami qui s’appelle London me parlait de ma façon de me « répandre » sur Facebook et ailleurs, il essayait de comprendre, vous savez ces histoires de pudeur et impudeur, de narcissisme aussi. C’est vrai, je parle beaucoup de moa. Dans la voiture sur la route entre Pau et Tarbes, vers Soumoulou j’essayais de répondre, je cherchais mes mots. Il doit y avoir une part de jouissance dans l’exhibitionnisme, comment le nier complètement ? Mais il y a autre chose. Ma vie n’existe pas. Je veux dire que je ne comprends pas l’attribut possessif devant vie. Il n’y a pas « ma vie », il y a la vie tout court. La vie ne m’appartient pas, le concept de vie privée éclate sous mes yeux en mille morceaux. Quelle vie privée ? Pourquoi je privatiserais un morceau de la vie ? Je suis un mort en devenir. Chaque jour le sais, je le sens, physiquement. Que reste-t-il ? L’urgence à dire, à écrire, tant que mes doigts sont animés de vie. Ecrire c’est dénoncer, c’est donner aussi. Et je ne donne pas parce que je serais un être généreux ou un saint, je donne parce que chaque fois que je le fais, je reçois en retour. C’est presque mathématique, simple comme un bonjour.

Samedi dernier j’essayais « décrire » mon amour et ma gratitude pour Annie Ernaux. C’est venu à cause de Bowie et de tous les morts de ces derniers jours. La possibilité de la mort d’Annie Ernaux m’a traversé l’esprit. Je me suis dit non : pas d’hommage post mortem, lui dire les choses tout de suite, tant qu’elle est en vie, pour elle et pour moi. Hier soir elle a répondu. Je suis heureux. Simplement ça, heureux. Envie de le dire, comme un acte de résistance. Histoire de reconnaissance aussi, nous cherchons tous à être aimés et reconnus, non ? Rien de nouveau, Freud le dit très bien à la fin de Malaise dans la civilisation.

Retour à Annie :

« La première fois ce fut à la télé, son visage calme et rayonnant, d’une grande beauté, face à Julia Kristeva. Il était question de Beauvoir et des Lettres à Sartre, c’était une émission de Pivot, je suis tombé amoureux, d’un coup, avant de la lire.

On tombe amoureux d’une voix, d’une image, d’une façon de se taire, de poser la main sur le visage, de baisser les yeux. On ne tombe amoureux que pour de bonnes raisons.

Puis je l’ai lue et j’ai adoré, j’ai tout reconnu, le visage, la façon de se taire et la façon de baisser les yeux, cette façon d’affirmer aussi, sans violence aucune. J’ai reconnu et j’ai appris, j’essaie d’apprendre, les femmes notamment, ce que je ne suis pas, tout le reste que j’appelle le sexe opposé.

Je n’aime pas les femmes, a priori, je ne les pénètre pas. Je les touche à peine, je les aime quand même. Pour moi tous les écrivains sont des femmes et j’aime les écrivains. J’écris ces mots parce qu’elle n’est pas morte, parce que je sais qu’elle lira ces lignes, parce que j’aimerais ne pas à avoir à écrire un hommage post mortem, y’en a marre des hommages post mortem. L’amour et la gratitude, autant se les dire dans la vie. Même maladroitement.

Il y eut Passion simple, La Place, La Honte, Journal du dehors, Les Années bien sûr, il y a aussi ce texte, cette lettre écrite à la sœur perdue, L’Autre fille. Puis il y eut le Quarto Gallimard, Écrire la vie, que je garde toujours près de moi, il me suit en province ou en vacances, j’aime l’avoir à mes côtés, mon exemplaire est abîmé, l’eau de mer, le soleil. Son prochain livre paraîtra en avril, Mémoire de fille. Je l’attends comme on attend le printemps.

Parfois on parle d’elle avec des termes de sociologie. Oui, bien sûr, Bourdieu, etc., bien sûr, mais ça m’embête. Elle est intelligente mais je n’aime pas quand on ne fait que la recouvrir d’intelligence. Je préfèrerais qu’on décrive sa voix ou le blond de ses cheveux, la clarté de son regard. Degré zéro de la critique ? Et pourquoi pas ? En revenir au corps de l’écrivain, le Temple, ce qui ne triche pas, la peau, la voix. La main qui tremble.

Nous nous écrivons elle et moi, un peu, régulièrement, des mails, des lettres manuscrites. J’ai de la chance, envie de le dire urbi et orbi. Je ne l’ai jamais rencontrée. Je crois que je ne le souhaite pas, c’est aussi bien ainsi, elle est précieuse cette distance qui n’est ni celle du cœur ni celle de l’esprit.

« Toutes les images disparaîtront », comme elle l’écrit au début de son livre Les Années.

Elle me répond toujours, avec bienveillance, sans complaisance aucune. Elle ne me laisse rien passer et j’aime cela, sa façon de dire les choses avec une grande douceur mais fermement. Annie, je crois que c’est aussi une histoire de classe, ni elle ni moi n’avons eu toutes les cartes en mains dès la naissance, nous venons d’à peu près la même région : celle d’une certaine honte à l’origine, celle d’un certain enfermement. Nous sommes nombreux en France dans ce cas-là, nous sommes même la majorité.

Annie préfère les lettres manuscrites écrites sans brouillon, j’aime aussi. Je veux croire qu’on se comprend malgré la différence d’âge, qu’il y a une forme de compréhension entre nous, et puis c’est encore plus simple, ça me fait du bien de savoir qu’elle existe, qu’elle est là, pas loin, qu’elle lit et qu’elle écrit encore. Je la relis dans mes moments de doute ou de découragement, je regarde les photos de sa vie à elle qui m’aident à respecter les photos de ma vie à moi.

Il n’y a pas de salissure chez Annie Ernaux, pas d’égotisme, elle est la preuve qu’on peut être très près du moi et très loin du narcissisme, c’est possible. Alors non, le moi n’est pas haïssable. Alors oui, s’avoir soi peut être magnifique.

Il faudrait savoir écrire comme Rimbaud ou Racine ou Annie Ernaux, un mélange des trois serait la perfection absolue.

Il y a quelques mois j’étais dans une clinique psychiatrique, soigné pour dépression, tentative de suicide. Je lui écrivais, je lui racontais ce que je voyais, les histoires des patients notamment, mes compagnons de folie : Quelles histoires, Olivier, quelles vies, ironie tragique, c’est votre geste de désespoir qui vous a donné accès à elles, à ces êtres que vous n’auriez peut-être, sûrement, jamais connus autrement. En un sens, un seulement, même si vous êtes coincé dans cette clinique, vous avez de la chance, vous êtes à nouveau au cœur de la vie, grâce à eux qui se racontent avec confiance, qui vous donnent. Recevez. Amitiés, Annie.

Un jour je lui parle de la mort, je ne sais plus si je parle de la mort de quelqu’un ou de la mort en général, elle me répond en citant Breton : C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

Il y a tant de choses à dire. Il y a aussi cette conférence au Collège de France où elle répondait à l’invitation d’Antoine Compagnon, j’étais dans la salle, il s’agissait d’un séminaire sur Proust, son intervention avait pour titre Proust, Françoise et moi. Je n’ai pas été la voir, je suis rentré chez moi avec mon silence, j’étais bien, heureux je crois.

Elle est née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Je suis né Jérôme Léon le 15 février 1976 à Tarbes. Elle est aujourd’hui Annie Ernaux, je suis Olivier Steiner. Je ne me compare pas, j’essaie de mettre un trait d’union entre un Tu et un Vous. Je dis ce qui est.

Il y aurait tant de choses à dire mais je voudrais du blanc, de la délicatesse si possible, un peu de légèreté.

Peut-être que si je ne devais garder qu’une phrase, chose idiote, ce serait celle-ci : J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don. »

De: annie ernaux
Objet: Rép : votre texte
Date: 17 janvier 2016 18:07:53 UTC+1
À: Olivier Steiner

Cher Olivier,

C’est étrange, je me suis sentie étonnamment vivante après avoir lu « Un amour d’Ernaux », alors que les « hommages » me donnent le sentiment d’être morte. Je vous ai trouvé d’une délicatesse, d’un « tact » sans pareil, c’est si vite fait la vulgarité, l’excès, quand on parle de l’écrivain en corps. Le trait d’union entre vous et moi, c’est bien, c’est juste. Que ce soit une histoire de classe entre Jérôme Léon et Annie Duchesne, c’est l’évidence.
J’ai lu votre journal sur Diacritik, il faut témoigner comme vous l’avez fait de ce qui se passe dans des rues de province, pas besoin de Daech pour cette haine-là.
Le livre de Camille Laurens est éblouissant.
Je vous embrasse,
Annie

Je cherche un homme

11 janvier 2016

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Jeudi 31 décembre 2015

Vous savez, je ne parle pas de moi parce que je m’intéresse, je parle de moi pour dire le moins de conneries possibles. Moi, la matière moi, ça ne m’intéresse pas, plus, vraiment, si peu. Ce qui m’intéresse encore c’est tout ce qui me traverse et me modifie, tout ce que je ressens, comprends et comprends pas, qui vient de l’extérieur, outside disait MD, les autres, l’altérité. Les autres, l’adversité. Je parle de moi car c’est vous qui m’intéressez.

2015 fut une année de merde, du début à la fin. Charlie, dépression, hospitalisation, rupture amoureuse, TS sérieuse, nouvelle hospitalisation, retour Paris à la case départ, avec de nouveaux cheveux blancs, Chantal disparue, un éditeur que j’ai peut-être perdu à jamais, suicide social après le suicide du corps, up & down, détruire, disait-elle.

Mais 2015 ce fut aussi Chantal encore elle sous le cerisier blanc, les bisous sur la bouche, ce fut Antonin, Jeune, Martine et son écoute aussi dense que légère, les belles retrouvailles avec Mireille, le film à venir, Mon mal vient de plus loin, David Léon et sa fidélité, mes Christophe chéris le Pellet et le Lemaitre, Nathalie et ses crêpes maison, Camille et Laurence, bien sûr, la Baie des Anges, Camille si lointaine si proche, Thierry le sage danseur, mes incroyables amis de la Résistance Iranienne, qui m’ont appris et m’apprennent tant de choses, Sapho la généreuse, ma belle Sapho, mes deux nièces la réservée et l’excentrique, Annie, patiente et aimante, attentive, Annie qui semble tout comprendre et tout pardonner, Emmanuel et Agnès et l’heureux événement, Céline la vieille femme toujours amoureuse, Christine et Dom et Johan et Simona et Jean-Philippe comme un nouveau petit chez soi, des mains tendues, et puis Claire qui me loge à Paris et qui voudrait un enfant avec moi.

J’écris, je continue d’écrire, Patrice serait content car désormais je le fais avec très peu d’ambition, très très peu. Même l’ambition de la publication a beaucoup diminué. Mais je continue car les poumons respirent encore, mon cœur bat, c’est aussi simple que ça, aussi con, aussi bête. La vie est une infection a écrit quelque part Christine Angot, cette année on a pu y croire. La maladie du Monde, de la petite et de la grande foule.

Je ne sais pas si je vais faire l’enfant avec Claire. J’en ai envie, un peu, mais ça me fait peur. RSA, pas de logement, un sdf bobo, allo maman bobo, voilà ce que je suis. Que puis-je apporter à un enfant ? Claire dit : de l’amour. Est-ce aussi simple ? Claire dit aussi que je serais un papa génial. Pour moi un papa génial est un papa présent. Or, je ne peux rien promettre à cet égard. Je ne sais pas me fixer, je ne veux pas, je ne peux pas, je reste un gitan comme ma grand-mère, un de ces gens du voyage, je veux à tout moment pouvoir partir à l’autre bout du monde, d’un coup, sans bagages, si ça me prend, d’un coup tout plaquer pour l’inconnu. Comment vivre sans inconnu devant soi ?

Alors ce soir pas de réveillon, je reste à Tarbes, chez mes parents, nous serons tous les trois, certes je vais manger quelques huîtres car j’adore ça mais je me coucherai vers 22 heures, avec mon Zopiclone, mon Tercian et mon Valium. Et croyez-le, je suis heureux, relativement heureux, je mettrai un podcast France Culture comme chaque soir, et je sauterai l’année dans mon sommeil. 2015 n’était-elle pas un cauchemar ? Que voulez-vous que je fasse ? La party girl, danser, regarder ce con d’Arthur à la TV ? Non, ce sera un podcast sur Paul Valéry, dans ce petit lit de ma chambre d’enfant, Tarbes quarante ans plus tard, 2015 année zéro ?

Dans mes errances récentes j’ai rencontré un garçon. Il s’appelle Guillaume, 32 ans. Il vit seul dans une maison dans un petit village des Hautes-Pyrénées. Il est électricien et mécanicien au Pic du Midi. Il m’a raconté qu’il ne s’ennuyait jamais, il ne connaît pas l’ennui. Il est toujours en train de bricoler quelque chose ou de jardiner. Il a un petit chien blanc. On a baisé deux fois, en regardant les montagnes. Je me suis dit que je pourrais tout plaquer, même mon nom, pour vivre avec lui que je connais à peine. Mais que voulez-vous, « Il me plaît, quel événement ». Que voulez-vous, d’un coup c’est le retour de Perséphone, ça recommence comme au premier jour. Vous voyez le truc ? Hier dans le train qui me ramenait à Tarbes je lui ai envoyé un sms pour essayer de lui expliquer ce qui pourrait se passer. J’ai cherché des mots simples mais justes : Mon nom est Olivier Steiner, je te dis ça au cas où tu aies un Facebook. J’ai pas joui mais j’ai adoré. Je crois que j’ai pas joui parce que j’étais troublé. Il s’est passé – pour moi – un peu plus qu’un plan cul. Y’a un truc avec ta voix, tes yeux verts, ta peau. Ça le fait. C’est comme ça. On ne choisit pas ces choses-là. Je ne te connais pas mais je te connais par cœur, déjà. Tu vois ? Tu vas me prendre un allumé…

« Moi c’est Guillaume, je t’ajouterai sur FB. J’aime bien les allumés comme tu sais je suis électricien. Pas de problème si t’as pas joui, enfin dommage pour toi mais pas de pb pour moi. Pour moi aussi ça l’a fait. Tu en as eu la preuve d’ailleurs… Mais bon, c’est ainsi, tu vis à Paris. Bon retour. »

Il y a longtemps, j’étais un enfant puis un ado, je regardais ces montagnes Pyrénées comme un obstacle, une litanie de pierres, je les maudissais et j’étouffais. Je ne faisais que regarder vers le Nord, Paris que j’imaginais comme un grand échiquier génial, plat et immense, où tous les jeux étaient permis et possibles. Aujourd’hui ces mêmes montagnes, je les imagine pleines de lacs secrets, de lacets à parcourir et de parois à gravir. A l’an prochain, à demain.

Vendredi 1er janvier 2016

Les vœux les veaux tombent en avalanche depuis ce matin cette nuit. Il y a ceux qui font plaisir et les autres, les lourds, les formels. Je réponds, j’adresse mes vœux, pris dans le mouvement, je retourne et je renvoie, je m’étais promis de ne rien faire rien dire mais bon… Jean-Philippe Cazier annonce sur Facebook qu’il a fait son premier pipi ce matin, en voilà un qui a tout compris, je like, happy golden shower JP ! Je discute avec Claire qui ne veut plus que je parle d’elle de façon publique, ça la blesse, ok, don’t act, je m’arrête là. Je ne veux blesser personne. Quand je blesse c’est malgré moi, je crois.

Patrice disait : Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur. Chantal me disait d’aller vers ce qu’il y a de limpide en moi : Il y a toujours quelque chose de limpide en soi, Olivier. Des vœux en veux-tu en voilà, un matin de 1er janvier c’est comme être debout à poil au bout d’un plongeoir, en-dessous, à cinq mètres, le rectangle de la piscine paraît aussi dur que petit, tout le monde regarde, certains attendent leur tour derrière, putain impossible de faire demi tour alors quoi ? Se laisser tomber comme une vieille pierre ou faire le saut de l’ange, le plongeon qui fout la frousse mais qui a de la gueule ? Tout le monde regarde, je vous dis. Il attendent, ils matent, parfois ils compatissent mais souvent ils n’y vont que de leur jouissance morbide. Ils attendent le plat, la chute, la catastrophe. Les gens adorent voir les Reines chuter. I am not a Queen, I don’t think so.

Alors tant pis pour les gens derrière, agglutinés sur l’échelle et au début du plongeoir, je prends mon temps, je philosophe gentiment au-dessus de l’eau. Je vais vous dire un secret : en 2015 je crois avoir compris un truc. C’est quelque chose que je savais vaguement de façon théorique ou intellectuelle (presque tout le monde le sait, d’ailleurs) mais en 2015 je l’ai compris physiquement, ça s’est imprimé. Le bonheur c’est bien sûr désirer ce qu’on a pas – sans manque pas de mouvement. Mais c’est aussi ne pas vouloir seulement que ce qu’on a pas. Le bonheur c’est rester tendu entre ces deux équations, les tenir chacune dans une main, rester debout, tant bien que mal, dans cette tension qui est aussi écartèlement. J’espère que ça ne fait pas trop développement personnel ce que je dis. Je ne conseille rien, je n’ai rien à conseiller, j’écris un journal, c’est juste de l’écriture courante. Guillaume ne m’a toujours pas ajouté sur FB.

SMS de Camille : « Tous mes vœux cher O, en 2016 la rime est pauvre mais intéressante. » Je l’adore cette femme, cette fille, cette grande dame, cet écrivaine géniale. Hâte d’avoir entre mes mains Celle que vous croyez, son nouveau livre qui sort aujourd’hui ou demain. Camille n’est jamais celle que l’on croit, le jeu de mot est facile mais assez vrai, je crois. Le désir coule en elle.

Et puis elle ne sait pas si bien dire, Camille. En effet ce soir j’ai prévu de faire rimer 2016. Pas avec Guillaume mais avec Damien, 21 ans, chaud comme la braise, qui vit dans un autre village pas loin de Lourdes. J’ai loué une chambre d’hôtel près la gare parce que je ne veux pas d’un simple échange de fluides en plan direct, je veux tout : et le scandale de la chair et la nuit qui va avec, s’endormir peau contre peau, etc. J’ai « connu » croisé Damien il y a trois ans alors que j’étais de passage dans la région, nous nous étions donnés rdv dans un bois alors recouvert de neige, même période, décembre / janvier, c’était fou je n’ai pas eu froid une seconde, nu sur la neige pas froid, un ou deux degrés dans l’air mais c’était les tropiques.

C’est peut-être impudique ce que je raconte. On m’emmerde si souvent avec ces questions de pudeur et d’impudeur. Moi je crois que la pudeur ou l’impudeur c’est le problème des autres. Ce n’est pas que je montre tout, c’est que je ne cache rien. Vous voyez la différence ? Pourquoi je ne cache rien ? Exhibitionnisme ? Non, je ne cache rien car rien ne m’appartient. Ma vie n’est pas privée, je ne l’ai pas privatisée, je ne vois pas pourquoi je le ferais. J’écris comme si j’étais mort. Je le fais car c’est un tel plaisir d’être mort avec du langage quand même. Je suis mort quand j’écris, j’écris depuis les limbes et c’est tellement agréable si vous saviez. La vie après la mort existe, elle s’appelle écriture, la vie enfin éclaircie.

Damien veut savoir si je suis toujours ok pour ce soir, il doute parce que personne n’a jamais réservé de chambre d’hôtel pour lui. Que les hommes sont cons ! Bien sûr que je suis toujours ok. Damien c’est la neige éternelle, brûlante. Il dit qu’il veut tout : « se lâcher comme des animaux et la tendresse, aussi », il veut alterner. On alternera mon adoré. Il demande si je suis d’accord pour prendre des photos hot, je suis d’accord pour tout, moi.
T’as pas de tabous ? Non, j’en ai pas. Cool.
Il demande si je suis branché « embrasser avec la langue ». Il me fait rire, me ravit. Ce soir à l’hôtel l’Européen face à la gare de Tarbes, ce sera le rapt de Ganymède, et bien sûr celui qui ravit éprouvera lui-même le vertige du ravissement. La proie est souvent le plus vieux, tandis que le plus jeune exerce la prédation de sa jeunesse. Cet après-midi j’ai prévu d’aller à Lourdes avec mes parents, un petit tour à la grotte, au sanctuaire – peut-être mettre un cierge – envoyer une carte postale à Annie puis un petit tour au cimetière pour les ancêtres et puis voilà.

Les huîtres étaient bonnes hier soir, des Fines de Claire vertes et blanches, mais le sexe c’est pas le sexe. De la même façon que le sujet c’est pas le sujet. Comment dire ? Il n’y a pas de rapport sexuel, comme disait l’autre, celui de l’objet petit a. Donc, sexuel, pas, deux, rapport. Il y a juste qu’on cherche un homme comme disait Diogène. « Je cherche un homme ». Dehors mais aussi bien en moi. Qu’on soit femme ou homme ou les deux ou rien du tout, on cherche un homme, l’homme, l’humain, celui dont le corps brûle doucement dans sa solitude, celui qui fait le temps s’arrêter ou s’inverser, celui qui fait qu’on a envie de se blottir, tout contre, ou pénétrer, ou s’offrir à la pénétration. Il peut avoir 21, 32 ou 65 ans, c’est toujours la même histoire qui se rejoue d’année en année, on ne veut qu’aimer et être aimé. Rien que ça. Tout le reste n’est que gestion du quotidien et remplissage du vide, guerres comprises. Tiens, Guillaume vient de me demander en ami.

Les billes bleues

24 décembre 2015

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Les yeux comme des billes bleues. Le regard qui arrive est jeune, brillant, incroyablement, follement jeune. Billes bleues, 65 ans les yeux, bleu clair profond, nulle trace de haine. Comme si la haine n’avait jamais existé.

Dans la maison vers 19h après la cantine, nous avons encore une heure de liberté. Je traîne dehors avec les fumeurs, on fait des provisions de nicotine pour la nuit, je discute avec Françoise, Nadia, Marco le bogosse. Françoise, je crois, me parle de ses nuits blanches, du poids qu’elle n’arrive plus à perdre. Sans la voir je la vois arriver. Billes bleues. Une femme âgée, fatiguée, voûtée. Une nouvelle. T’aurais pas une clope ?

Dans la maison le marché des clopes est le principal lien social, juste après le malheur. Les clopes c’est simple, il y a ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas. Parmi ceux qui en ont il y a ceux qui en donnent et ceux qui n’en donnent pas. Parmi ceux qui n’en ont pas il y a ceux qui demandent et ceux qui n’en demandent jamais. La petite société est ainsi découpée en quatre groupes, les amitiés, les inimitiés traversent ces quatre ensembles.

Elle passe lentement, je le vois sans la voir, dans ma tête ça y va de mes références, je ne sais pas pourquoi je pense à la mendiante de Lahore et de Savannakhet, celle qui n’arrête pas de marcher. Vous auriez une cigarette ? J’entends la voix. Je la perçois. C’est étrange, ça m’est familier, je connais cette voix. Je frissonne. Cette voix, du velours cramé. Cette voix, du carbone, du basalte.

Elle passe, encore. Cette fois-ci plus près, elle s’approche, va passer devant moi, devant la table de ping-pong. Je suis avec Nadia qui me parle de ses problèmes intestinaux. Une clope ? Oui, j’en ai. Mais… non… C’est toi ? Je me lève. C’est bien toi ?

Elle lève la tête, les yeux comme des billes bleues, les mêmes, intacts, ceux de La chambre, Je, Tu, Il, Elle, Les Rendez-vous d’Anna… C’est toi ? Oui, c’est moi. T’es qui, toi ? Olivier, tu te rappelles ? Olivier S., tu te souviens ? Oh oui, quel grand couillon ! Prends-moi dans tes bras, tu vas me sauver. Ce que je ne sais pas encore, c’est que c’est surtout elle qui va me sauver.

Ses yeux billes bleues, contre, tout contre, et les miens, marrons quelconques, quatre yeux qui se ferment, se plissent et refusent de se laisser aller à pleurer. Je fume des JPS noires, t’en veux une ?

A partir de ce soir-là dans la maison des angoisses, on ne se quitte plus. Du matin au soir, quand on ne dort pas, quand on a la force et l’envie de parler, on se parle. De rien, vraiment de rien, de tout, vraiment de tout.

On s’était fâchés, il y a longtemps, là maintenant entre ces quatre murs on en rigole. T’as quand même un caractère de cochon ! Oh toi aussi, tu sais. Oui, je sais. Allez, c’est oublié. Mais on s’était fâchés à cause de quoi, tu te souviens ? De Madonna. Ah, oui, c’est vrai, Madonna, oh merde… le féminisme, l’âge. T’avais écrit un truc super misogyne, Olivier. Non, c’est pas ça. Tu vois tu avais mal compris. J’avais juste dit que j’aimais moins MDNA que la Madonna de mon adolescence, celle de Justify my love, celle qui me troublait sexuellement. C’était pas de la misogynie, c’était de la nostalgie. Arrête, Olivier, arrête de jouer sur les mots, t’aimes pas les femmes de toute façon. Hein, tu les aimes, tu les connais ? T’es un pédé quand même… Je ne lui donne pas tort, je n’ai plus envie de lui donner tort. Dans la maison les perspectives sont différentes. On fume, on se marre, on dort.

On se réveille, lentement elle rouvre les yeux, elle est inquiète. Le train arrive quand, Olivier, tu le sais ? Quel train ? Celui pour la Pologne, Olivier… Je ne réponds pas, je crois que je tremble, j’ai du froid dans le dos, je baisse la tête, j’ai peur. Il n’y a pas de réponse.

Dis, Olivier, t’es pas un vrai juif c’est ça, t’es même pas coupé ? Je ris. Non. Et Steiner c’est Duras, c’est ça ? Oui, j’étais jeune et con, un peu fan, je voulais être Yann Andréa je crois. Ok, je te pardonne. Même si t’es pas un vrai, si c’est Duras je te pardonne. Tu me ferais un bisou sur la bouche, là, comme si on était des amoureux sur un banc, tu crois que tu pourrais ? Bien sûr que je peux. Je le fais. Nous le faisons. A partir de ce moment-là, chaque jour et plusieurs fois par jour on se fait des bisous sur la bouche. Pendant les bisous sur la bouche on se sent moins seul, c’est ça l’histoire, moins de froid dans le monde.

Un jour on se rend compte que quelque chose vient de changer à l’extérieur, c’est le printemps. Au milieu du petit parc un énorme cerisier branches qui éclatent en pixels blancs. C’est notre horizon, notre seule ligne de fuite, l’avenir je lui dis, regarde comme ça recommence, comme c’est naïf, comme ça reprend malgré tout, ça y croit comme au premier jour. On quitte les chaises en plastique, on va sous le cerisier, on s’allonge sur l’herbe, regards vers le ciel à travers les branches, on parle du Japon, on voudrait y aller, y être, elle connaît, je l’écoute, elle est celle qui sait qui a tout vu, je suis celui qui écoute et qui absorbe, les caresses, les coups. Les coups de griffes.

Il était comment, Chéreau ? Qu’est-ce que tu dirais là comme ça, d’un coup ? Je ne sais pas, elle m’intimide ta question. Il était gentil et très présent… tu vois ? Je crois qu’elle voit. Elle dit qu’elle l’aimait bien, quand même, même s’il s’était vendu au système. J’ai envie de la contredire, envie de lui dire que c’était plus complexe, qu’il luttait aussi contre le système dans le système, je ne le fais pas. Elle a raison de toute façon, ceux qui aiment ont toujours raison.

Un autre jour, elle fière. J’ai trouvé un truc, elle dit, leurs pilules de merde je les glisse sous la langue et dans leur dos je recrache tout ! Ils nous droguent, Olivier, c’est la prison, ici, c’est les camps, tu t’en rends compte ? Je tiens le discours de la petite morale, je dis que c’est pas bien de faire ça, oui la chimie ça abrutit mais ça aide aussi, ça fait du bien, faut pas recracher. Je me sens nul. Elle ne répond pas, elle se fout de mes conseils. En tout cas, Olivier, te laisses pas faire avec la sismo, je sais qu’ils en font ici, beaucoup, te laisse pas électrocuter, c’est la gégène, Olivier, blague pas avec ça, t’es encore trop jeune, ça grille la mémoire leur truc, ils font des expériences, ils ne savent même pas ce qu’ils font.

Plus tard, après une sieste, T’as lu Ma mère rit ? J’espère que t’as lu ! Oui, j’ai lu. Et alors ? Ben, c’est beau, très très beau. Oui, je sais, c’est ce que j’ai fait de plus important. Elle n’était pas vraiment malheureuse, ma mère, tu sais. Elle était au-delà. Elle n’était pas vraiment malheureuse mais elle n’a jamais rit. T’en connais des gens qui ne rient jamais mais vraiment jamais, t’en as déjà connu ? Je réfléchis, je réponds que non, je ne crois pas. Elle dit qu’il y en a très peu, des gens comme ça, c’est qu’ils ont vu le pire, ce qui devrait pas être vu, et ça a tué le rire comme dans l’œuf. Ces gens qui ont vu sont rares et durs comme des diamants. Elle, c’était sa mère, mon diamant. Alors j’ai écrit qu’elle riait, tu vois, je l’ai marqué, sur la couverture, comme un tatouage sur la peau du livre, comme ça une fois dans sa vie elle aura rit. Puis dans le livre c’est au présent, elle rit, ma mère, dans le livre, je dis qu’elle rit, je l’écris donc elle rit.

Le temps passe, on a des amitiés et des fâcheries, elle va un peu mieux et moi aussi, on se remplume. Elle a repris des kilos, elle s’est redressée, elle marche plus vite, moi j’ai un peu fondu, j’avais enflé à cause des thymo-régulateurs, ça va mieux, le cerisier perd ses pétales blancs, les fruits viendront bientôt. On regarde l’évolution végétale, on attend. Ça va mieux, elle veut retravailler, elle a retrouvé l’élan, l’envie, la force, Tu pourrais me trouver L’idiot de Dostoïevski, et Les frères Karamazov ? Je vais adapter ça, il y a un film à faire, après La captive, La folie Almayer, ça va être génial, je vais tourner à Eurodisney, je vais y mettre Mickael Jackson, lui ou son fantôme, on va se débrouiller, tu verras ça sera génial, je commence à voir le film. Je me débrouille pour obtenir les livres, j’achète une cartouche de clopes, des Pueblo, je lui offre tout ça, avec une chemise à fleurs trouvée chez H&M, allez, maintenant au travail. Les billes bleues rient, je crois, elles dansent, un bisou sur la bouche. Juste avant la fatigue.

Elle travaille, parfois je retrouve des feuilles dispersées dans le parc, je reconnais son écriture, je ramasse, je l’engueule un peu. Mais ce sont tes notes, c’est hyper précieux, ne laisse pas tout ça voler au vent, au moins numérote les pages ! T’inquiète pas, t’inquiète pas, j’ai tout dans la tête.

Après, un beau jour, on se retrouve à trois. Il y a cet autre garçon, 23 ans, très beau, Antonin, on a tous les deux flashé sur lui. On ne se quitte plus, on fait triangle, ça circule encore mieux dans un triangle. Antonin est beau comme le cerisier, on parle de la beauté d’Antonin, de sa présence, de ses yeux vairons, du tatouage sur ses doigts : Paul sur la main droite, Celan sur la gauche. Ça ne s’invente pas. Antonin a la grâce et il ne le sait pas. Nous, elle et moi, nous sommes un peu plus vieux, alors nous le savons, nous voyons la grâce, on est en admiration devant elle. Antonin est un fruit que nous mangeons, que nous nous partageons. Personne ne peut comprendre, ça restera entre nous trois.

Le train arrive quand, Olivier ? Il n’y a pas de train, je te le promets, c’est fini tout ça. C’est loin dans le passé. Elle ne répond pas, elle est ailleurs. Il y a un voile devant les billes bleues. Je reste devant le seuil, assis sur le banc à côté d’elle, je ne peux pas aller là où elle se trouve, ce n’est pas mon histoire, ma vie. Je crois que dans sa vie le train n’en finit pas d’avancer dans la nuit, vers la destination finale. Je ne peux pas partager ça. Je reste au bord et j’ai envie de pleurer. Elle dit : Ne me retiens pas avec tes larmes, laisse moi partir, ne me retiens pas avec tes larmes, tu ne pleures que sur toi, sois silence si tu peux. Je fais silence, elle revient à elle, sourit, se met à chantonner quelque chose en yiddish. Elle me parle de violon et de violoncelle.

Tu devrais parler au docteur, quand même, ça ne peut pas faire de mal, tu peux tout dire, tu peux l’engueuler si tu veux, il est payé pour ça, tu sais, pour faire tampon. Les billes bleues me regardent avec tristesse et mépris. Mais qu’est-ce que tu crois, Olivier ? Tu me prends pour qui ? J’ai vu les meilleurs, à Paris, à New-York whatever, qu’est-ce que tu crois ? Tu me fais rire avec tes conseils. Dis-moi juste un truc : Il peut ressusciter ma mère le docteur ? Il peut la faire rire ? Je ne réponds pas. Je te pose une question, Olive, alors, il peut ressusciter ma mère ? Sa question est un ordre. Ben, non… je dis. Alors il est incompétent !

Dans la maison la nouvelle circule, elle est célèbre ça commence à se savoir, elle a fait des films, elle doit connaître des stars. Les gens s’intéressent, ils viennent poser des questions. Y’en a une qui demande si elle connaît des acteurs américains. Elle répond qu’il n’y en avait qu’une, Delphine Seyrig qu’elle s’appelle. Dans la maison personne ne connaît Delphine Seyrig, c’est quand même pas Sharon Stone.

Un jour elle est en pleine forme, elle a 23 ans, c’est bon, elle a vraiment commencé à écrire, à adapter Dosto, Antonin jouera Aliosha, et il y aura Stanislas, bien sûr, peut-être Maria de Meideros. Olivier, tu me prêtes ton téléphone ? Je voudrais écrire à Stan, il me manque.

Un autre jour, on se moque, on a envie de critiquer, on critique. Tout Paris y passe. On est des ados méchants, on a l’âge bête, on se fait les dents. Elle me raconte qu’un jour un journaliste sérieux lui a parlé de son processus filmique, il voulait en savoir plus… Quel processus ? Ça veut dire quoi processus ? Cinema is cinema is cinema is cinema. Basta. Et y’a pas de processus, don’t act c’est un acte, comme on dit acte sexuel. Tu dis processus sexuel, toi ? Lol. Aujourd’hui les billes bleues sont géniales, impertinentes, géniales, c’est comme ça que je les préfère. Que je les aime. La conversation dérive, on passe du coq à l’âne, je ne sais plus comment elle en arrive à me demande si je connais le péché des péchés, le seul qui soit impardonnable. Non, je réponds non. Vivre sans être vivant, Olivier, ça c’est le péché ultime, et y’en a partout des morts-vivants, ils nous grignotent, c’est des vampires, il faut lutter.

Les jours passent et on aime Antonin, on regarde Antonin et je crois que parfois on le contemple. Olivier, tu veux coucher avec lui ? Mais, non, il pourrait être mon fils, je réponds, je t’assure que c’est pas de cet ordre, depuis le début c’est pas de cet ordre, je me sens comme son grand frère. Et puis je suis pas très attiré par les jeunes en général. T’as tort, Olivier. C’est ce qu’il y a de plus beau les jeunes, c’est con à dire mais on ne le sait pas assez. Pas assez. Vraiment. Retiens ce que je viens de te dire, sauvegarde la jeunesse, n’arrête jamais de regarder vers la jeunesse. C’est la seule direction. N’abandonne pas. Ne crève pas vivant comme les autres.

Un soir encore après la cantine, 18h30 ou 19h, la lumière est belle, un peu rose orangé, Antonin est assis sur une chaise, alangui, il fume. Elle a comme une épiphanie. Donne moi ton téléphone, Olivier, je vais faire un film, donne vite ! Je m’exécute, elle s’approche, ne dit rien, fait son cadre, son plan, direct sur Antonin qui se sait pas quoi dire sur le moment. Hors-champ je dis : Tu pourrais dire un poème ? Antonin hésite, il est troublé, il cherche ses mots puis les trouve. A poil ? Non, poème, j’ai pas dit à poil, j’ai dit poème. J’ai cru que tu avais dit à poil… De toute façon dire un poème c’est se mettre à poil…

Antonin (citant René Daumal) : Je suis mort parce que je n’ai pas le désir / Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder / Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner / Essayant de donner, on voit qu’on a rien / Voyant qu’on a rien, on essaye de se donner / Essayant de se donner on voit qu’on est rien / Voyant qu’on est rien, on désire devenir / Désirant devenir, on vit.

Une petite suspension, plus personne ne bouge et on ne respire plus, on sait sans le savoir que ce qui vient de se passer est sacré, elle ajoute pour refermer le moment : Et quand on vit, on ne meurt pas. Cut.

Les jours passent, les semaines, les cerises arrivent. Elles font plier les branches, tombent, on les mange, on se les dispute avec les corbeaux. Je finis par quitter la maison, le docteur me trouve stabilisé, sortie définitive, bon de sortie, je fais mes bagages. Elle, elle reste avec Antonin. En tant qu’ancien patient de la maison je n’ai pas le droit de revenir comme simple visiteur, c’est la règle. Alors on se perd de vue. Je n’ai plus de nouvelles. Je reprends ma vie là où je l’avais laissée, je suis rattrapé par mes trucs, mes problèmes, mon égo, le tourbillon. Parfois je pense aux bisous sur la bouche, j’envoie un sms à Antonin pour avoir des news. Les bisous me manquent mais ça me paraît loin désormais, les bisous, les billes bleues, hors de la maison on oublie la maison.

L’été arrive avec les premières chaleurs, les cerises pourrissent.

Je reçois un mail en juillet, elle est sortie de la maison, enfin libérée, elle veut aller en vacances, quelque part au soleil près de la mer, n’importe où, elle demande si je veux partir avec elle. Je ne réponds pas. C’est pas que je n’ai pas envie de répondre ou d’aller au soleil mais tout me semble si compliqué, de nouveau si inextricable, il y a que je replonge, les trains pour la Pologne reviennent. Je ne les vois pas mais j’entends le bruit des rails, tout le temps. Je ne réponds pas au mail, je me dis chaque jour que je répondrai demain, le temps passe.

Le fait est que je plonge, je replonge, le mouvement est trop fort, il m’entraîne vers les fonds marins, quelque chose m’attrape par les pieds, une force, des lianes ou des algues, ça me tire vers le bas, sous l’eau, je coule. Je suis à nouveau transporté dans une maison, une autre cette fois-ci, ailleurs. Je perds le contact avec les billes bleues. De nouvelles couches de vie se superposent, de nouvelles rencontres, nouveaux drames et nouvelles tragédies.

Fin septembre ça va beaucoup mieux, j’ai été bien soigné dans la nouvelle maison, je la rappelle, je laisse des messages, elle ne répond pas. Je me dis juste qu’elle m’a oublié, que je ne compte plus. Je ne m’inquiète même pas.

Puis un matin d’automne, je me réveille et j’apprends que cette fois-ci elle a vraiment pris le train pour la Pologne, avec sa mère, en sens inverse, dans le même wagon toutes deux, en pleine nuit, elles y sont retournées sans retour possible. La nouvelle tombe et c’est comme si un sabre m’ouvrait le ventre. Ça ne cicatrise pas.

Le temps passe et je n’arrête pas de me souvenir, je ne sais pas si c’est un souvenir vivace ou une sorte de hantise. Je parle d’Antonin à mon amie Mireille Perrier. Le monde est petit, c’est fou, il se trouve que Mireille est une amie de la mère d’Antonin. On parle d’Antonin, de ses poèmes, de son talent pour l’écriture et la beauté. Un jour on propose à Mireille de prendre la parole dans un cinéma, c’est une soirée hommage, Mireille décide de lire un poème d’Antonin Veyrac, un poème tout récent, sur elle, pour elle.

Moi je disais je pensais les billes bleues, Antonin, lui, parle des amandes, parle d’un jet de terre. Aimer est amer, penser aux amandes. Il est bête ce jeu de mots, il n’est pas si bête en même temps.

La fin ? Il n’y a pas de fin. La fin est une boucle, quelques phrases de Samuel Beckett, je m’y accroche : (…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut dire les mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.

 

De la frustration

27 novembre 2015

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Une petite histoire vraie, j’ai envie de balancer en ce moment, en état d’urgence, comme s’il n’y avait plus de temps à perdre. Une petite histoire vraie, une histoire d’argent. Il y eut une époque dans ma vie où j’ai vécu dans un film, exactement à l’intérieur d’un film. Et c’était génial, le montage était top, jamais de fatigue, pas de temps morts, l’image et la lumière très belles, dialogues réussis, forts, un bon film avec du suspense, des choses économiques, sociales, de beaux décors, du cul et du destin. C’était il y a longtemps, j’étais très jeune, très pauvre et très con. Enfin con, peut-être pas con, mais je ne prenais jamais le temps de réfléchir, le film avançait et je courais. J’étais très romantique aussi, j’avais vu J’embrasse pas de Téchiné, j’avais lu Sodome et Gomorrhe — il y a une façon de lire Proust comme un manuel de stratégie militaire, un art martial — et puis j’avais vu Angélique et le Sultan, et je me sentais superman, wonderboy…

Je venais de débarquer de ma province, je découvrais Paris, la ville lumière, j’étais une sorte de petit lapin ambitieux, rêveur, paralysé devant la lumière, en permanence admiratif. Évidemment je voulais être comédien, acteur, alors je faisais le cours Florent. J’avais 21 ans. Pour payer mes cours et ma chambre d’hôtel à Barbès, rue Bervic derrière Tati, j’ai vendu mon corps parce que c’était écrit dans le film. Je vivais dans une fiction, un cliché à ciel ouvert, de jour comme de nuit. A Florent je répétais La solitude des champs de coton, Koltès…

La nuit, je ne répétais plus, je jouais vraiment, je mentais vrai. J’avais 21 ans, je répète l’âge, aujourd’hui j’en ai 40 et ce 21 me tirerait presque les larmes si je me laissais aller. C’est aussi qu’à 21 ans je n’avais pas du tout la même tête, voici la tête que j’avais, la voici, plus haut.

Je la mets, je la montre comme pour y croire, c’est la seule preuve de mon histoire vraie, c’est tout ce qu’il me reste et c’est comme s’il s’agissait d’un autre personne : il s’agit d’une autre personne. Donc je vendais ou je louais mon corps, difficile de faire la différence. Ça s’appelle pute. Ça s’appelle survie. Et c’est toujours ça quand on fait des choses extrêmes, on se risque à vivre des choses extrêmes, improbables.

C’est ainsi qu’un soir j’ai rencontré un prince saoudien, Saad. Rencontré signifie que la voiture a ralenti, qu’elle est repassée deux fois puis s’est arrêtée. J’ai joué le client ou le dealer, je ne me souviens plus, j’ai joué un peu des deux. Le prince parlait un français impeccable, raffiné, il n’a pas demandé combien, ça m’a plu. Après la baise j’ai eu mon enveloppe, une enveloppe blanche, ça aussi ça m’a plu. Nous nous sommes revus, avons dîné à la Maison du Caviar près des Champs, encore un vrai cliché, nous avons parlé. Je me souviens qu’à la table à côté Michèle Morgan dînait avec sa petite fille Sarah. Et elles avaient de beaux yeux, vous savez… Le prince a payé mes cours Florent, de l’eau a coulé sous les ponts, j’ai changé, j’ai oublié.

Mais aujourd’hui, avec ce qui se passe, l’actualité, mes bouts de discussion avec le prince me reviennent en tête, ça insiste. Car il m’apprit plein de choses sur son pays, Saad, et j’aimais beaucoup poser des questions, j’étais curieux. L’argent était l’un des sujets favoris, aussi parce qu’il circulait entre lui et moi, toujours, petite enveloppe blanche glissée dans la poche du jeans. Le prince m’apprit notamment qu’en Arabie Saoudite il n’y a pas de distinction entre argent public et argent privé, ça n’existe pas. Tout est flou et poreux. Quand il y a un trou dans la caisse le Roi fait un versement, idem quand il y a un excès le Roi fait une ponction. Et c’est pareil pour les familles des quelques 10 000 princes qui gravitent autour. J’appris également que chez eux c’est le désert, et je ne parle pas que de sable. Ils se privent de presque tout, ils se frustrent. Alors quand vient le temps des vacances en Occident, c’est l’explosion, plaisirs et péchés, bonne chair, ils rattrapent le temps perdu. Après, quand ils rentrent chez eux, le surmoi, la culpabilité les recouvrent, les accablent. Savez-vous ce qu’ils font ? Vous croyez qu’ils prient, demandent pardon, font pénitence ou pratiquent le jeûne ? Non, ils achètent des indulgences. A eux tous ils versent des millions de dollars en cachette et arrosent les religieux de tous bords, ceux qui s’octroient le pouvoir d’absoudre, et l’argent disparaît dans la nébuleuse. Où croyez-vous qu’il arrive ?

Aujourd’hui je vois la petite ironie, je vois notamment comment à mon corps défendant j’ai pu contribuer à financer Daesh ou ses ancêtres. Indirectement, en toute innocence bien sûr, en toute inconscience. Mais c’est fou quand même… les ramifications, comment tout est lié, intriqué, la petite et la grande histoire. Donc les indulgences et la frustration. Luther et Freud ne sont pas loin, ils nous avaient déjà avertis en quelque sorte, prévenus… Aujourd’hui je regarde cette photo prise par le prince, je crois que c’est durant l’été 97, je vois que sur la photo je le regarde et lui souris, j’ai l’air bien, je souris à son argent, j’ai l’air bien. Nous étions en vacances en Sardaigne, Saad avait un yacht et du personnel, on se promenait, c’était la belle époque. Je ne savais presque rien du monde.

Au travail !

24 novembre 2015

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Le massacre a eu lieu, le massacre a lieu, le sang est à peine séché et le sang coule, la terre au-dessus des cercueils est encore fraîche, remuée, on est toujours dans la sidération quoi qu’on dise, ce qui s’est passé déborde, nous déborde, débordera toujours. On veut tous faire quelque chose, allumer une bougie, mettre du rouge du bleu du blanc à la fenêtre, poser des fleurs, une simple rose ou un poème ou une corbeille, une couronne, un dessin d’enfant, je ne sais pas, verser des larmes aussi bien, chanter, prier, penser, je ne sais pas, on veut tous faire quelque chose et on ne sait pas quoi alors on fait ce qu’on peut, qu’est-ce qui peut être utile ?

Une chose serait vraiment utile : une résurrection de Lazare x 130, que ce putain de Jésus revienne et fasse que les 130 morts se relèvent eux aussi, comme Lazare, pourquoi pas eux aussi, sont-ils, seraient-ils moins aimables que Lazare ? La question est bien sûr oratoire, le Jésus auquel je crois est celui du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, le Jésus qui ne parle pas, ne répond pas, n’agit pas, se laisse faire. Alors voilà je suis triste et en colère, ah la belle affaire, Olivier Steiner est triste et en colère, mais qu’est-ce qu’on s’en fout, comme c’est inutile ! Même OS s’en fout de sa tristesse et de sa colère, alors quoi ? Ce sera un coup de gueule.

Le fait est que je n’y arrive pas, je n’y arrive plus, ça va trop vite, la caisse de résonance est trop forte, je lis, j’écoute, je marche dans Paris la nuit parce que je ne trouve pas le sommeil, je vais sur les lieux des fusillades et je rallume des bougies éteintes, ça ne sert à rien, c’est un brin pathétique, je me lève tôt et j’écoute encore, les voix des autres, ceux qui savent, les experts, la radio, les infos, ça y est c’est la guerre, ce sont les guerres, la propre, celle des drones, et la sale, celles des kamikazes. Nous, on est là au milieu, on assiste au truc, impuissants, le mouvement semble lancé, ça pue, ça va puer, bombes lacrymo dimanche dernier. Ami lecteur de ce papier, si tu cherches quelque chose de sérieux, de solide, de raisonné, je veux dire un discours qui repose sur une pensée construite, élaborée dans le temps, les années, dans le travail et la rigueur, je te conseille de passer ton chemin illico et d’aller du côté de Judith Butler, de Régis Debray, de Jean-Luc Nancy, de Bernard Stiegler ou de Jürgen Habermas, ils ont chacun pris position depuis le massacre, avec éclat et intelligence chacun a apporté ses lumières, son éclairage, chacun a analysé la situation avec ses outils, a formulé des hypothèses, des perspectives, des inquiétudes. Moi c’est pas ça, moi je mélange tout parce que dans ma tête tout se mélange, ça fait des boucles, des phrases, ça fait le cœur gros et le temps perdu, bien, bien, bien, mal. Vous savez, encore quelques jours de silence, encore un peu de dignité et de sang froid si on peut, il faut respecter le deuil des familles, des proches, le deuil national mais après, juste après le silence, après les 130 mises en bière, j’espère que ça va crier, et fort, très fort, genre cri de Munch version audible. Moi je suis naïf et émotif, je suis un spectateur qui écrit dans un café, au Rouge Limé métro Charonne, seul, je suis un peu naïf et je suis un peu con aussi, par exemple je suis du genre à croire que juste avant la mort, ou face aux grands drames, l’âme humaine s’élève très haut, par delà le bien et le mal. Je suis du genre à croire que la conscience grandit, s’agrandit, qu’on devient meilleur, etc. En fait bien souvent non, même pas, on reste soi souvent, petit, bien petit, mesquin et misérable même au seuil de la mort.

Là, d’un coup la moutarde me monte au nez car je pense à telle écrivaine célèbre et à son récent torchon dans Le Monde des livres, vous voyez peut-être de qui je parle, même pas envie d’écrire le nom tant que suis en colère. C’est une écrivaine célèbre qui se revendique du réel, parce que le réel depuis le début c’est son fond de commerce, et elle n’arrête pas de nous dire depuis des années qu’elle sait ce que c’est que le réel, elle, elle en connaît un rayon, elle est même là pour nous montrer la voie, la vérité, à nous les petits cochons aveugles, nous ouvrir les yeux, nous montrer la voie qui mène à la clarification définitive du réel d’avec la fiction : foutage de gueule ! La frontière est poreuse, idiote, poreuse tu sais ce que ça veut dire ? Poreux = pas imperméable comme dans tes « crocs-niquent », pas blanc ou noir, pas gentil puis méchant, victime versus coupable. Et puis le réel c’est l’impossible, tu devrais le savoir, non ? Avec tous tes amis psy célèbres, ton analyse autoproclamée, tu es bien placée pour le savoir ? Alors que fais-tu, écrivaine célèbre, quand tu commences ton papier par cette anecdote à propos de cette représentation d’Othello en 1822, à Baltimore, quand le vigile chargé de surveiller la salle a tiré sur les acteurs, parce qu’il n’avait pas compris, parce qu’il ne supportait pas qu’un noir puisse se jeter comme ça sur Desdémone, il n’avait pas compris que c’était Shakespeare et de la fiction. Et tu nous fais croire, écrivaine célèbre, que ça c’est le réel, tu ajoutes même, «c’est une histoire vraie», alors qu’en réalité ce «fait divers» est une fantaisie inventée par Stendhal, une jolie histoire, une fiction, une fable… Donc, stop, stp. Personne n’a le monopole du réel, c’est aussi ça la démocratie, accepter, intégrer physiquement en soi que personne n’a le monopole du réel. On vit tous dans sa bulle, dans une bulle nourrie par ce que perçoivent nos cinq sens, chacun dans son hologramme personnel du monde, et il y a des hologrammes plus ou moins partagés, qui communiquent plus ou moins ensemble, c’est juste ça. Pardon, écrivaine célèbre, mais je vais bloquer sur toi encore quelques secondes, car il est grave ton papier, il est dangereux et il fait du mal, tu sépares là où il faudrait rassembler, tu es certaine là où il faudrait douter avec prudence, modestie. C’est quoi cette comparaison douteuse entre l’Islam et les Allemands de 42 ? C’est quoi ce venin dans ton encre que tu fais mine de ne pas voir ? Toi qui kiffes les mots, qui n’a que le mot «mot» à la bouche, tu emploies le mot Islam comme si c’était une entité, un truc un seul.

Mais il y a plusieurs Islam, idiote, il y a plusieurs Islam comme il y a plusieurs banlieues, et il y en a même de trop, il y a l’Islam des lumières, celui du Coran, il y a celui de la Mosquée de Paris, il y a le salafisme djihadiste, le soufisme, les sunnites, les chiites, les guides spirituels, le Califat, charia ou pas, fatwa ou pas, etc. T’as déjà entendu parler de tout ça, n’est-ce pas ? Certes, au Flore ou au Café Beaubourg ça saute pas aux yeux… On ne peut plus depuis le 13 novembre simplement dire Islam comme ça, sans préciser, comme s’il n’y avait qu’un Islam, comme s’il n’y avait qu’une seule banlieue en France et qu’une seule ville qui serait Paris centre, berges de la Seine… Il convient de préciser, et c’est ça la littérature, d’ailleurs, la précision, la nuance, le petit regard tout subjectif et qui devient universel parce qu’il est hautement subjectif. La littérature c’est le petit Marcel qui le soir attend sa maman dans la maison de Combray et la maman tarde et le petit Marcel est malheureux comme les pierres. A priori on s’en fout de ce chagrin-là, ça concerne qui ? Mais la littérature en fait l’un des plus grands et plus beaux malheurs du monde, une des plus grandes tragédies : maman ne viendra peut-être pas ce soir pour le baiser d’avant la nuit… Tu vois, écrivaine célèbre, et après j’arrête avec toi promis, Mohamed Merah et le poète du 13ème siècle Djalâl-Od-Dîn Rûmî ont en commun le mot Islam, mais l’Islam de l’un est l’opposé de l’Islam de l’autre, qui ne le sait pas, qui ? Je pourrais continuer sur cette lancée rageuse tant ton papier du Monde est problématique, écrivaine célèbre, y’aurait notamment beaucoup à dire et à redire sur ton paragraphe à propos de l’identité, quand tu nies les identités pour enfin terminer par «l’équipe de France»… mais voilà ton cas finit par me fatiguer, j’arrête par ces trois mots : foutage de gueule ! Des boucles dans ma tête j’ai dit, mon sujet aujourd’hui c’est ça : un coup de gueule parce que c’est toujours sain, des boucles d’indignation, de colère et de fatigue, des trucs qui raisonnent et des images qui reviennent, de l’ordre du traumatisme et de la hantise, de l’ordre de la pollution et de la collision. Mais il y a heureusement de beaux papiers, de beaux gestes, de belles voix : Camille Laurens dans Libé, Jérôme Ferrari, Agnès Desarthe dans Le Monde, Jean Hatzfeld, Emmanuel Ruben sur le site de L’Humanité et même Marcel Gauchet qui n’est pas du tout mon copain mais qui est trop intelligent pour que je refuse d’entendre ce qu’il a a dire. Donc heureusement, il n’y a pas que des idiotes, même si le propre des idiotes est de faire plus de bruit que les autres…

Je ne sais évidemment pas de quoi demain sera fait, mais je ne le sens pas, demain. On a terriblement besoin d’élévation, on a besoin que l’histoire avec un grand H revienne nous montrer une direction un tant soit peu verticale mais j’ai bien peur qu’on soit chaque jour un peu plus rabaissé, anesthésié par le matraquage médiatique, horizontal, plat, les infos en live, sans recul, sans pédagogie aucune, le zapping, les petites phrases, la tronche de Marine, son sourire, cette autre idiote de Valérie Pécresse avec son idée du terrorisme qui commence par les fraudeurs du métro… au secours ! Ouh là… je me relis et il va vite falloir que je trouve deux idiots car on pourrait m’accuser de misogynie, ce serait si facile : il est pédé donc il est forcément un miso, non ?

Des idiots c’est pas difficile à trouver : allez, un au hasard, le premier qui me vient en tête : Sarkozy, c’est pratique, pas besoin de dire pourquoi. Et puis un second dans la foulée, le Géo Trouvetou de la droite molle, inventeur du Guantanamo made in France : Wauquiez ! Ah, Laurent Wauquiez… tout un poème ! La vilenie faite homme, le conservatisme obséquieux, France rance et mielleuse, berk ! Donc, voilà, deux idiotes dans mon papier, contre deux idiots, tout contre, je suis pour la parité, point de misogynie, égalité des sexes. Je me calme, je me calme. Je disais au début que je n’étais qu’un spectateur qui écrit, eh bien justement pour changer de sujet tout en restant dans l’actualité, j’ai été au théâtre ces derniers jours. J’ai vu Fin de l’histoire de Christophe Honoré à la Colline (la dernière est pour bientôt mais une tournée en province est prévue), j’ai vu L’actrice splendide d’Yves-Noël Genod à Lyon au Théâtre du Point du Jour et j’ai vu Répétition de Pascal Rambert à Chaillot. C’est fou ce qui se passe avec ces trois pièces, elles ne le savent peut-être pas mais elles se parlent entre elles, se répondent et répondent aussi au 13 novembre, c’est fou, c’est assez génial. Mon truc c’est pas le réel comme l’écrivaine célèbre, mon truc c’est une histoire qu’on m’a racontée quand j’étais petit et j’y crois encore : l’histoire du verbe qui s’est fait chair, le verbe qui peut se faire chair à nouveau – dans certaines conditions – puisque ça s’est déjà produit. C’est ce qui a lieu avec Genod, Honoré, Rambert, même si les propositions et les conceptions du théâtre sont différentes. Le verbe se fait chair avec eux, le miracle a lieu, il y a fusion entre les corps et l’esprit, la pensée redevient active et agissante, et c’est là dans le moment présent, ça a lieu, ça existe vraiment, on est vivant et on se sent vivant, «quand on vit on ne meurt pas» me disait y’a quelques mois mon amie Chantal Akerman. C’est ici et maintenant qu’on vit, qu’on ne meurt pas.

Peut-être que dans un prochain papier, j’essaierais d’approfondir ce que j’ai compris du concept de «fin de l’histoire» qui n’est pas la fin des événements, j’essaierais peut-être de parler du magnifique texte de Pascal Rambert, qui lui semble opter pour une Histoire non finie, qui nous rattrape et nous réveille, que tout re/commence malgré la merde ambiante, malgré les open space, les réunions sous des lumières de néon. J’essaierais aussi de dire quelques mots sur la précieuse poésie d’Yves-Noël Genod, ses fragments sur la grâce pour citer un film de Vincent Dieutre, son théâtre de la vie dans la vie comme résistance de chaque jour au jour le jour. Chez Yves-Noël, peu importe si le spectacle change de titre d’une semaine à l’autre, ce n’est qu’un détail, son théâtre c’est pas telle pièce, tel opus, c’est lui, son regard, ses tableaux, son Radeau de la Méduse qui jamais ne sombre, même si… Alors oui, si vous avez comme moi mal aux oreilles à cause des idiots et des idiotes, allez voir ces pièces si vous pouvez, c’est en ce moment et c’est tellement brillant. Mais «fin de l’histoire», franchement je ne sais pas.

Moi, parce que je suis né en 1976, je dirais que l’histoire en France s’est arrêtée avec la mort de Mitterrand. Parce que l’histoire c’est pas une frise chronologique, des dates alignées, l’histoire c’est un sentiment personnel et collectif, c’est quelque chose qui a à voir avec l’image mentale, le roman, l’écriture, la chanson, les pubs, le camembert, le flamby, le sacré et l’image d’Épinal, le romanesque. Pour moi l’Histoire en France s’est arrêtée avec l’image de Mitterrand et Kohl se tenant la main, avec la rose rouge remontant la rue Soufflot vers le Panthéon, Dalida et Barbara, la pyramide du Louvre, la Grande Bibliothèque, les adieux troublants, mystiques : « Je crois aux forces de l’esprit ». Je ne sais plus qui – quelqu’un de célèbre – avait dit au contraire que l’Histoire française s’était arrêtée en 1789. Vous voyez comme tout cela est bien relatif, et nous avons tendance à penser le monde dans les limites étroites de notre génération, comme si la réalité était bornée par deux points : notre naissance et notre mort. De l’orgueil à l’humilité, de toute façon il ne s’agit que de soi. Donc finie ou pas finie, l’Histoire, en tout cas la question est passionnante. Et cette question, c’est pas du foutage de gueule. Je ne suis pas capable de répondre, comme si je pouvais donner tort ou raison à Hegel, carrément Hegel, ou Derrida, ou Marx, etc. Ce que je crois en revanche c’est que la clef se trouve et se trouvera du côté de l’économie, d’un nouveau partage des richesses, d’une meilleure redistribution. Avec le christianisme l’Occident a vécu plusieurs siècles dans l’économie du salut… et ça a donné de si belles choses, les cathédrales, le quattrocento – je n’oublie pas l’Inquisition, bien sûr, mais bon… Aujourd’hui Dieu est mort, on le sait depuis Nietzsche mais les obsèques eurent lieu à Auschwitz.

L’économie du salut a été remplacée par le salut dans et par l’économie, la consommation, mondialisation, libéralisme, chacun pour soi, son petit confort avant tout, j’adore Dior, chacun ses acquis et que les autres crèvent. Je ne dis pas qu’il faut revenir à la chrétienne économie du salut, on ne revient pas en arrière. Mais il est grand temps d’arrêter avec cette économie omniprésente et régissant le monde entier, domination de l’argent, argent qui fabrique de l’argent, soumission de l’humain. Car les territoires oubliés ne vont pas cesser de se multiplier, ici en France et ailleurs, Saint-Denis, le Mirail, Molenbeek, Lampedusa, etc. La crise climatique va aggraver les choses, rendre plus riche les riches et plus pauvre les pauvres, et ça va péter, encore et encore, les migrants d’abord, les fanatiques ensuite qui ne sont pas que des gens incultes et pleins de haine, ils sont, je crois, à l’origine, des gens désespérés, qui se sentent rejetés par le système, par le monde entier. Ah ! L’homme noir qui ne serait pas entré dans l’Histoire, le dégueulasse discours de Dakar… Ah ! Bush et sa guerre Tempête du désert… voilà où ça nous mène… Je ne sais pas ce qui va pouvoir redonner de l’espoir au monde, je ne sais vraiment pas. Les idéologies ont fait leur temps, ont démontré leurs limites, leurs dangers, l’économie et le progrès n’ont plus ce charme optimiste des années 50 / 70, les religions s’opposent alors qu’elles ont été créées pour relier, je ne sais vraiment pas ce qui reste. Avant, il y a bien longtemps, il y avait l’école et l’armée, aujourd’hui, même l’école je n’y crois plus. J’ai une petite anecdote à ce propos, d’ailleurs.

Il y a deux ans j’ai animé pendant 10 mois un atelier d’écriture au sein de l’association Le Refuge à Paris. Une fois par mois j’invitais quelqu’un, un artiste ou un auteur, et on discutait. Un jour j’ai invité Édouard Louis qui à l’époque était un de mes amis. Édouard avait été brillant ce jour-là, discours bien rodé, pas d’hésitation, récit sensible et petit missel bourdieusien, a priori c’était parfait, rond, carré. Et puis Édouard avait insisté sur l’école, en disant à ces jeunes du Refuge (qui ne sont pas seulement victimes d’homophobie il faut le dire, ils viennent aussi de milieux sociaux modestes voire compliqués, immigration, « quartiers sensibles », enfin bref pas d’argent), donc Édouard y allait de son grand discours positif : Faites comme moi, vous pouvez faire comme moi, utilisez l’école comme un levier, l’ascenseur social marche encore. C’est à peu près ce qu’il disait ce jour-là. De mon côté je ne disais rien mais quelque chose me gênait par rapport à eux ces jeunes du Refuge, j’étais mal à l’aise. Ils n’ont rien dit, ils ont applaudi, Édouard a fait des dédicaces de son livre En finir avec Eddy Bellegueule. Moi j’étais toujours vaguement mal à l’aise et je ne savais pas très bien pourquoi. A la pause cigarette, dehors dans la cour, un des jeunes du Refuge, Mehdi, 18 ans, est venu me voir d’abord pour me taxer une clope. Je lui ai demandé s’il était content de la rencontre. Pas trop m’a-t-il répondu. Ah bon, pourquoi ? Et lui de me dire en rougissant, les larmes aux yeux : «Mais monsieur Olivier on est tous allés à l’école et on parle pas comme Édouard Louis, on peut pas écrire un livre nous, ça veut dire quoi ? Qu’on était trop mauvais pour l’école, qu’on est trop bêtes ?» C’est ainsi que je compris d’où venait mon malaise. Édouard mentait, sincèrement ou pas je m’en fous, il mentait par omission. Car la réussite d’Édouard, à côté de son talent et de ses qualités personnelles, choses que je ne néglige pas, c’est pas simplement le fruit de l’école, Édouard a eu très jeune la chance de rencontrer Didier Eribon, et Didier Eribon l’a en quelque sorte pris sous son aile. Ce jour-là au Refuge Édouard avait juste oublié de dire qu’il y eut «cela» dans son parcours, cette rencontre. Et nous sommes là en pleine inégalité et même injustice. L’école est certes là et elle fait de son mieux mais certains ont la chance de rencontrer des pygmalions, des passeurs, des mentors, d’autres pas.

Et je ne déroge pas à la règle, j’ai eu moi aussi la chance d’avoir fait – par hasard – des rencontres qui m’ont changé, je pense à Chéreau notamment, ou bien Théodore Monod. L’école ne m’a pas tout apporté, loin de là. Donc, il faut faire attention, ne pas blesser Mehdi, ne pas tenir le discours culpabilisant de l’école pour tous, ça n’existe pas. Que l’on soit à Henri IV ou tel lycée près de la dalle d’Argenteuil, ce n’est pas la même donne. Il faut donc s’occuper de ceux qui n’ont pas eu la chance de croiser sur leur route Eribon ou Chéreau, c’est la grande majorité, s’occuper d’eux est notre mission première. Allez, au travail !

(photo Marc Domage : L’actrice splendide d’Yves-Noël Genod)

Cent trente

20 novembre 2015

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Cent vingt-neuf. Ils sont, ils étaient, ils sont, cent vingt-neuf. Une longue addition, cent vingt-neuf. Admettons que l’on mette deux secondes pour dire chaque nom et chaque prénom, ça fait quatre minutes et des poussières, quatre minutes et des poussières, c’est court, c’est long, trop court, trop long. Mais est-ce que l’on met vraiment deux secondes pour dire un nom et un prénom, ne met-on pas plutôt trois ou quatre secondes ? Cent vingt-neuf, ils sont, cinquante plus cinquante plus vingt-neuf, ils étaient, c’est le nombre qui ne passe pas, les trois chiffres que j’ai du mal à visualiser. Cent vingt-neuf corps allongés côte à côte, ça fait quelle longueur, quelle largeur, ça prend combien de place ? Ça pèse combien ? Questions oratoires, indécentes, le genre de question qu’on n’a pas le droit d’exprimer mais pourtant dans le fort intérieur se pose la question. Cent vingt-neuf, je répète pour que ça me rentre dans le crâne, pour que ça en sorte aussi. La taille moyenne d’une femme en France est de un mètre soixante-trois, la taille moyenne d’un homme est un mètre soixante-quinze. Moyenne globale entre hommes et femmes, disons un mètre soixante-neuf. Ils sont, ils étaient Cent vingt-neuf, si l’on fait une ligne droite avec les corps ça fait à peu près deux cents mètres. Deux cents mètres. Combien de balles tirées, perdues, combien de douilles et combien d’impacts ? Combien d’assassins, neuf, seulement neuf ? Il était vers 21 heures 30 ce vendredi 13 novembre 2015, pourquoi est-ce que je compte moi qui ne compte pas, qu’est-ce que je compte, n’est-ce pas indécent ces comptes que je fais ? Et mes mots, au final, j’en aurais écrit combien ? A la fin de ce texte, à la fin des fins ? La fréquence cardiaque moyenne chez l’humain est de soixante-dix battements par minute, tout ça multiplié par… le vertige, la nausée, la sidération.

Au début de Romance nerveuse, Camille Laurens écrit : « Il y a eu aujourd »hui 218 799 naissances dans le monde, et 218 840 le temps de l’écrire. 90 102 sont mortes aujourd’hui, 11 pendant que je tapais cette phrase. Ça clignote à toute allure le long du tableau qui défile, nombre de calories, tonnes de CO2, population mondiale, séropositifs, avortements, livres publiés. Près d’un milliard de gens sont obèses dans le monde, et 17 680 sont mortes de faim aujourd’hui 20 octobre 2008, en début d’après-midi. Souvent, l’oeil n’a pas le temps d’accommoder, ça s’emballe à la vitesse des dollars dépensés en régime, la Terre s’affole en mitraille, vomit des ni vus ni connus » (…)

Cent vingt-neuf. Toutes les images disparaîtront, écrit Annie Ernaux dans Les Années. Terrible et paradoxalement beau à la fois tout disparaîtra, les images, les noms, les souvenirs dans les cœurs, les visages, la chair, les chairs. Même les fleurs et les bougies devant le Bataclan, autour de la grande Marianne de la Place de la République, devant La belle équipe, le Petit Cambodge, tel café, tel autre café vers Charonne ou rue de la Fontaine au Roi, Voltaire… Cent vingt-neuf. Je ne sais pas, peut-être que je m’accroche aux chiffres parce que j’ai peur des sentiments tout à coup, peur de l’émotion, de l’angélisme, du pathétique de la situation. Je ne sais pas. J’ai envie de parler et j’ai envie de me taire. Nous sommes des fourmis me disait Mireille Perrier avant-hier soir rue du Faubourg du Temple. Oui, des fourmis avec des cœurs et des cerveaux, mais fourmis quand même. On a marché dans la soirée avec Mireille, marché dans Paris, plus belle ville du monde, paradoxalement ça n’a jamais été aussi vrai. La beauté cette garce aime le tragique et l’ambivalence. Il y avait ce garçon aux yeux verts qui distribuait des free hugs, nous avons été vers lui, j’ai été vers lui, je l’ai pris dans mes bras, Mireille a demandé pourquoi. Le garçon a répondu qu’il prenait l’amour des gens et qu’il le redistribuait, c’était sa façon de faire quelque chose, tout le monde veut faire quelques chose et c’est bien normal. Alors free hug, pourquoi pas, les bisounours et l’amour au sens de agapé, pourquoi pas aussi des choses non quantifiables ? Il y avait cet autre garçon avec sa pancarte : « Je suis musulman, naturalisé et fier d’être français. » On s’est parlé, on s’est embrassé là encore, tu viens d’où, ça va ? bon courage, bonne route. Donc le mot fier. Est-ce que je suis fier d’être français ? Non. Oui. Ça dépend. Je suis fier d’être français quand je vois les parisiens si solidaires en ce moment, dans mon quartier notamment, vers Charonne, j’habite rue Voltaire dans le onzième. Les parisiens se parlent enfin ou j’ai la berlue ? Le boulanger, le taxi égyptien, la vendeuse de tabac qui vient du Vietnam, tout le monde se regarde autrement, on dirait qu’un voile s’est déchiré, on dirait que les gens se voient, se découvrent. Cent vingt-neuf. Mais attention, je ne me fais pas d’illusion. La Syrie, l’Iran des Mollahs, le bourbier irakien, le Qatar, l’Arabie Saoudite… la France est aussi une puissance économique, on exporte et on vend des voitures, on achète du pétrole, on vend du nucléaire civil, des armes, et les Etats-Unis font ce qu’ils veulent en toute impunité, « In God we trust » est écrit sur le dollar, eh oui depuis le début la couleur est annoncée sur le billet vert… God ? Which one ? Cent vingt-neuf. J’ai envie de me taire tant la situation est complexe et tant je me sens impuissant, minuscule, démuni au milieu de cette géopolitique, de cette realpolitik, services secrets, actions souterraines, on se doute bien de tout ça, on le sait, Homeland ne nous a pas tout appris mais quand même… Les ennemis d’hier seront les amis de demain, il faudra suivre, ça a toujours été comme ça, on suit, la foule sentimentale nourrie aux informations en boucle, jusqu’à la nausée, BFM te raconte le feuilleton en temps réel, c’est comme un grand Loft ou une Secret Story, à chaque jour son image choc, son rebondissement, sa petite phrase qui fait mouche et feu de paille. Pas le temps de digérer, d’analyser, de prendre du recul, cent vingt-neuf. Alors, silence. Se taire, ce serait le mieux, au moins ce serait digne. Est-ce qu’ils bavardent, les morts, les cent vingt-neuf ? Mais le silence a aussi ses défauts, il a ce vilain goût d’inachèvement, et quand il se prolonge trop il prend des airs d’absence de conscience, d’irresponsabilité, ou pire, de lâcheté. Alors quoi ? Alors quoi, quoi faire avec sa langue et ses dix doigts ? Ecrire ? Mais c’est moche vous savez, car c’est aussi sujet en or pour un écrivain, les écrivains font semblant de ne pas le savoir, c’est pain béni pour eux, car ça débloque la langue ce cent vingt-neuf, ça ouvre les vannes, les veines, le sang est comme l’encre, il coule. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je lis de très belles choses, je pense au papier d’Agnes Desarthe dans le Monde, très beau texte intelligent et généreux, texte qui va vers ce qui rassemble et pas ce qui sépare : « Hier, toute cette nuit, aujourd’hui et peut-être demain, nous avons été, sommes, serons des cibles. Ne pas se laisser réduire à ça, à ce double rôle que nous propose la terreur : spectateur ou cible. Tu regardes le feuilleton depuis ton canapé ou tu te déplaces dans la ville en essayant d’éviter les rafales de kalach’. Quand la mort devient un jeu, il est impératif de quitter l’arène. Quitter l’arène morbide, fanatique, simpliste, avilissante. Proposer d’autres règles, d’autres jeux. Sortir de la dualité du comme et du pas comme, ne pas se laisser se fasciner par les miroirs… »

Cent vingt-neuf vies prises, volées, saccagées, massacrées. Froidement abattues. Cent vingt-neuf destins brisés. Je voudrais, j’aimerais cent vingt-neuf livres, chacun racontant la vie de chaque victime. Peut-être que c’est possible, peut-être que ça ne l’est pas. Ce que je sais c’est que je n’arrive plus à faire comment avant le vendredi 13 novembre 2015. Bien-sûr, il y avait eu Charlie en début d’année et Charlie c’était déjà trop mais Charlie on pu penser juste après la stupeur, on pouvait penser car on a pu se dire que « seule » la liberté d’expression était attaquée, on avait les armes sémantiques pour riposter, y’avait de la logique, on s’y attendait un peu, on était surpris sans l’être vraiment. Là, ce qui vient de se passer, cent vingt-neuf, c’est trop, ça déborde. Je ne sais pas comment dire, la limite du supportable est dépassée, on y arrive pas, on y arrive plus, on hésite entre colère, fatigue et dégoût. Et les politiciens reprennent leurs habitudes, la droite et la gauche, la droite dans l’indécence la plus crasse, Sarkozy déjà et encore en campagne avec son petit grand phallus, blablabla, maintenant la guerre qu’ils disent, c’est la guerre, va-t-en guerre. Moi je n’en veux pas de votre guerre dont les enjeux nous dépassent de toute façon, c’est pour ça que je ne veux pas non plus du drapeau tricolore, non merci, nous sommes mal informés, je sens la puanteur de la désinformation, la manipulation des masses, l’information en noir et blanc, sans pédagogie aucune, les méchants et les gentils, c’est encore la même histoire, et allez, on rase tout, on lâche des bombes. Avez-vous bombardé Daesh quand Palmyre a été détruite ? Hein ? Ce n’étaient que de vieilles pierres, c’est ça ? Mais pourtant avec Palmyre c’était déjà la guerre la grande, c’était déjà inacceptable, et il aurait fallu riposter internationalement pour les vieilles pierres, muettes, pleines des voix et des visages du passé… Cent vingt-neuf, c’est difficile à croire mais « toutes les images disparaîtront », elle a raison Annie Ernaux, oui, viendra un jour où ce vendredi 13 novembre sera « aussi loin » dans le passé que la Guerre du Golfe ou le 11 septembre, ou Marignan 1515… Nous sommes des fourmis, me disait Mireille, fourmis aux mémoires élastiques, fluctuantes. Quand la fourmilière est détruite, les fourmis en construisent une autre. La Reine est morte ? Vive le Reine !

Cent vingt-neuf, je rentre tard chez moi depuis une semaine, je traine dans la rue, je marche dehors, vers minuit, une heure, deux heures, je fais des kilomètres, je tourne en rond, je cherche le sommeil. Hier soir rue de la Fontaine au Roi, je venais d’aller faire une bise à mon amie Cécile Helleu qui a un restau juste là où le carnage eu lieu, Cécile qui a sauvé des vies en accueillant des gens dans son restau, je marchais, je regardais les fleurs devant les cafés attaqués, les bougies, les impacts de balles, les messages, les photos. Il y avait cette fille assise par terre qui faisait des bulles de savon en pleurant, les bulles volaient puis explosaient sans bruit. Plus loin il y avait ce type qui glissait au milieu des fleurs des dessins d’enfants, il en avait tout un tas. Je me suis approché et je lui ai parlé, le type était instit, il venait de Dreux, il avait promis à ses élèves, des gamins entre 7 et 10 ans, de déposer leurs dessins au plus près des lieux du massacre. J’ai trouvé ça beau, ça ne sert absolument à rien mais le geste était beau, discret, silencieux et gratuit, vers 1 heures du matin, loin des cameras, le type avait un train aller / retour pour la soirée. Cent vingt-neuf, j’ai continué ma déambulation, j’ai pris le boulevard Voltaire, je me suis à nouveau arrêté devant le Bataclan, vers 1h30 un garçon avec une casquette noire était assis là sur le trottoir et il pleurait doucement, il pleurait assis par terre, prenant sa tête dans ses mains. Je n’ai rien dit, rien fait. Quatre vingt dix-neuf au Bataclan.

Cent vingt-neuf, ça m’empêche de penser. Je marche encore, je compte mes pas, j’oublie le nombre comme j’oubliais celui des moutons quand j’étais petit. Cent vingt-neuf.

Stéphane Albertini, 39 ans, chef de salle du restaurant Chez Livio à Neuilly-sur-Seine, père d’un garçon de 4 ans, tué au Bataclan aux côtés de Pierre Innocenti, gérant de ce même restaurant.

Nick Alexander, 36 ans, un Anglais de Colchester, il vendait des produits à l’effigie du groupe Eagles of Death Metal.

Jean-Jacques Amiot, 68 ans, fan de rock, familier des salles de concert, père de deux filles et deux fois grand-père.

Anne-Laure Arruebo, 36 ans, elle travaillait à la direction générale des Douanes à Montreuil, elle est morte alors qu’elle partageait un verre entre amis à la terrasse d’un café, tout comme sa collègue et amie, Cécile Coudon Peccadeau de l’Isle.

Thomas Ayad, 32 ans, originaire d’Amiens, passionné de hockey sur gazon il était producteur pour la maison de disques Mercury Music Group.

Guillaume Barreau-Decherf, 43 ans, père de deux filles, journaliste indépendant, il couvrait notamment la musique rock pour Les Inrockuptibles.

Chloé Boissinot, 25 ans, originaire de Château-Larcher dans la Vienne, elle et son petit ami Nicolas, blessé, étaient en train de dîner au restaurant Le Petit Cambodge lorsque les assaillants ont ouvert le feu.

Emmanuel Bonnet, né en 1967, employé de la RATP et habitant de la Chapelle-en-Serval dans l’Oise, il était au Bataclan avec son fils qui lui a survécu.

Maxime Bouffard, 26 ans, originaire du Coux en Dordogne, fêtard, amateur de rugby, il habitait depuis quatre ans à Paris, où il réalisait des films.

Quentin Boulenger, 29 ans, cet habitant du XVIIe arrondissement était originaire de Reims.

Macathéo Ludovic Boumbas, dit Ludo, 40 ans, mort à La Belle équipe où il fêtait l’anniversaire d’une amie. Il a voulu protéger une amie, Chloé, en se mettant sur elle. Il s’est pris une rafale. D’origine congolaise, Ludo était ingénieur chez le transporteur FedEx.

Élodie Breuil, 23 ans, tuée au Bataclan où elle passait la soirée avec six amis. Elle étudiait le design à Paris, à l’École de Condé.

Ciprian Calciu, 32 ans, de nationalité roumaine, mort au restaurant La Belle équipe, où il se trouvait avec sa compagne, Lacramioara Pop. Ils étaient parents d’un enfant âgé de 18 mois.

Nicolas Catinat, 37 ans, tué au Bataclan alors qu’il se trouvait dans la fosse. Habitant à Domont dans le Val-d’Oise, il a cherché à protéger ses amis en se plaçant en bouclier humain.

Baptiste Chevreau, 24 ans, jeune guitariste, passionné de musique, il était le petit-fils de la chanteuse Anne Sylvestre.

Nicolas Classeau, 40 ans, père de trois enfants âgés de 6, 11 et 15 ans, est tombé sous les balles au Bataclan, où il assistait au concert avec sa compagne, blessée.

Anne Cornet, 29 ans. Originaire de Houdlémont en Meurthe-et-Moselle, la jeune femme a été tuée au Bataclan avec son mari Pierre-Yves Guyomard, avec lequel elle résidait à Saint-Germain-en-Laye.

Precilia Correia, 35 ans, portugaise ayant grandi à Asnières, elle était employée depuis de nombreuses années à la Fnac-La Défense, où elle était aussi déléguée CFDT du personnel et élue au comité d’établissement.

Cécile Coudon Peccadeau de l’Isle, 37 ans, elle était inspectrice à la direction générale des Douanes à Montreuil, comme sa collègue et amie Anne-Laure Arruebo, décédée également.

Marie-Aimée Dalloz, 34 ans, morte sous les balles alors qu’elle se trouvait à la terrasse de la Belle Equipe. Cette Parisienne travaillait chez la société financière Amundi. Je connais sa mère que j’embrasse tendrement, Danièle Dalloz, psychanalyste.

Nicolas Degenhardt, 37 ans, mort rue de la Fontaine-au-Roi, il vivait à Paris où il donnait des cours de yoga.

Elsa Delplace, 35 ans, était venue au concert des Eagles of Death Metal avec sa mère Patricia San Martin, 61 ans, et son fils de 5 ans. Seul le garçonnet a survécu.

Alban Denuit, 32 ans, plasticien bordelais diplômé des Beaux-Arts de Paris, il avait obtenu cet été son doctorat en arts plastiques avec les félicitations du jury à l’unanimité, après une thèse entamée en 2009 à Bordeaux 3, où il enseignait.

Vincent Detoc, 38 ans, architecte, père de deux enfants de 7 et 9 ans, était un fan de musique et guitariste amateur.

Asta Diakite, morte alors qu’elle prenait un verre en terrasse avec une amie.

Manuel Colaco Dias, 63 ans, un Portugais fan de foot qui vivait depuis 45 ans à Paris, il a péri alors qu’il se trouvait à l’extérieur du Stade de France.

Romain Didier, 32 ans, était rue de Charonne avec sa compagne, Lamia Mondeguer, lorsqu’ils se sont fait tous les deux abattre.

Lucie Dietrich, 37 ans, tombée lors de la fusillade survenue rue de la Fontaine-au-Roi. Créatrice de bijoux, infographiste, maquettiste et diplômée en stratégie digitale, elle avait récemment travaillé pour le journal L’étudiant.

Elif Dogan, de nationalité belge, installée depuis quatre mois dans la rue du Bataclan, elle est décédée sous les balles des terroristes, comme son compagnon Milko Jozic.

Fabrice Dubois, 46 ans, concepteur rédacteur chez Publicis conseil, il se trouvait au milieu de la fosse du Bataclan lorsque les terroristes ont fait irruption. Il était venu au concert avec quelques amis. Marié, père de deux enfants de 11 et 13 ans, il était surnommé le « gentil géant » en raison de sa haute taille de 2 mètres.

Romain Dunet, 25 ans, un grand fan de musique, de ukulele et de chant, enseignant d’anglais dans un ensemble scolaire parisien, il était également membre d’un groupe de musique.
Thomas Duperron, 30 ans, un parisien originaire d’Alençon, il s’occupait de la communication de la salle de concert parisienne La Maroquinerie.

Mathias Dymarski, 22 ans, ingénieur travaux, originaire d’Ancy-sur-Moselle en Moselle. Ce fan du groupe Eagles of Death Metal, également passionné de skate et de BMX, il était au concert au Bataclan avec sa petite amie Marie Lausch et deux amis originaires de Metz. Leurs deux amis ont réussi à s’en sortir, pas eux.

Germain Ferrey, 36 ans, originaire de Vienne-en-Bessin dans le Calvados, il vivait à Paris et travaillait dans l’audiovisuel.

Romain Feuillade, 31 ans, était sur la terrasse de La Belle Equipe, jeune homme marié, originaire de Gilly-sur-Isère en Savoie s’était installé à Paris pour devenir comédien. Il tenait un restaurant dans le XIe arrondissement, Les Cent kilos, avec un associé.

Grégory Fosse, 28 ans, habitant de Gambais dans les Yvelines était programmateur musical pour la chaîne D17.

Christophe Foultier, 39 ans, directeur artistique, père de deux enfants et passionné de rock.

Julien Galisson, 32 ans, il avait grandi à Orvault et habitait Nantes, passionné de musique et de voyages, il s’était rendu au concert avec une amie qu’il a protégée de son corps.

Suzon Garrigues, 21 ans, étudiante en troisième année de licence de lettres modernes appliquées à l’Université Paris-Sorbonne.

Mayeul Gaubert, 30 ans, juriste, originaire de Saône-et-Loire, il travaillait depuis cinq ans pour l’organisme de formation continue Cegos.

Salah Emad el-Gebaly, 28 ans, Egyptien, originaire de la ville de Garbya, il habitait à Paris depuis quelques années. Il venait de se marier en Egypte, où réside sa femme.

Véronique Geoffroy de Bourgies, 54 ans, ancienne collaboratrice du Figaro Madame, mère de deux enfants adoptés à Madagascar. Elle se trouvait en compagnie de plusieurs amis à la terrasse du restaurant La Belle Equipe au moment des attaques. Mariée au photographe Stéphane de Bourgies, elle avait abandonné sa carrière de journaliste il y a un an pour se consacrer à une association humanitaire qu’elle avait créée en 2004.

Michelli Gil Jaimez, 27 ans, était originaire de l’Etat de Veracruz, au Mexique. Elle a été tuée au restaurant La Belle équipe.

Matthieu Giroud, 39 ans, géographe, originaire de Grenoble. Maître de conférences à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, spécialiste du phénomène de gentrification, ce père d’un petit garçon de 3 ans était sorti vendredi soir avec des amis au Bataclan. Il vivait à Paris avec sa compagne, enceinte de leur deuxième enfant.

Cédric Gomet, 30 ans, originaire de Foucherans dans le Jura et résidant à Paris, se trouvait au Bataclan avec l’un de ses amis, Cédric, lui-même blessé par balles à la jambe au cours de l’assaut.

Nohemi Gonzalez, 23 ans, de nationalité mexicaine et américaine, se trouvait à la terrasse du Petit Cambodge en compagnie d’une amie. Etudiante en troisième année à l’université d’Etat de Long Beach en Californie, elle se trouvait à Paris dans le cadre d’un semestre d’échange universitaire à l’école de design Strate de Sèvres, elle devait rentrer aux Etats-Unis le mois prochain.

Juan Alberto González Garrido, ingénieur espagnol de 29 ans, travaillait pour EDF. Originaire de Grenade (Espagne), amateur de rugby, il vivait à Paris avec son épouse Angelina Reina, 33 ans. Présente à ses côtés au Bataclan vendredi soir, cette dernière a expliqué dans un communiqué s’être jetée au sol puis être restée longtemps allongée auprès de son mari inconscient, jusqu’à ce que la police lui dise qu’elle devait sortir de la salle.

Pierre-Yves Guyomard, ingénieur du son et professeur en sonorisation à l’Institut supérieur des techniques du son (ISTS) à Paris. Il a été tué au Bataclan avec sa femme Anne Cornet.

Stéphane Hache, 52 ans, dont les parents résident aux Sables-d’Olonne, louait un petit studio donnant sur l’arrière de la salle du Bataclan. Son corps a été retrouvé au cours du week-end. Alors que la fenêtre était ouverte, il aurait été victime d’une balle perdue, dans le dos, qui a sans doute ricoché.

Thierry Hardouin, 36 ans, sous-brigadier au dépôt de Bobigny, devait passer la soirée à Paris au restaurant la Belle Equipe, rue de Charonne, pour célébrer l’anniversaire de sa compagne. Il était père de deux enfants.

Olivier Hauducoeur, 44 ans, banquier. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure d’Ingénieurs de Caen, il travaillait depuis 2006 au sein du groupe BNP Paribas.

Frédéric Henninot, 45 ans, père de deux enfants. Il travaillait à Cergy-Pontoise pour la Banque de France.

Pierre-Antoine Henry, 36 ans, est décédé sous les balles des assaillants dans la salle du Bataclan. Père de deux enfants, ce fan de rock, inconditionnel du groupe Pearl Jam, était ingénieur et vivait en région parisienne.

Raphaël Hilz, 28 ans. Né en Bavière, en Allemagne, il était architecte et avait été embauché dans le cabinet de Renzo Piano à Paris. Vendredi soir, il était allé dîner au Petit Cambodge avec deux collègues, blessés lors de l’attaque.

Mathieu Hoche, 38 ans, était cameraman pour la chaîne télévisée France 24 et père d’un enfant de six ans. Il habitait Montreuil, en Seine-Saint-Denis.

Djamila Houd, 41 ans, une Parisienne originaire de Dreux et mère d’une fillette de 8 ans, selon le journal L’Echo Républicain. Elle a été tuée sur la terrasse du restaurant La Belle Equipe.

Mohamed Amine Ibnolmobarak, marocain, était architecte encadrant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais. Il a été tué alors qu’il se trouvait au bar le Carillon en compagnie de sa femme, blessée.

Pierri Innocenti, 40 ans. Mort sous les balles du Bataclan, il s’y trouvait avec le chef de salle de son restaurant, Stéphane Albertini, également décédé. Il était le propriétaire du restaurant italien Chez Livio, à Neuilly-sur-Seine.

Nathalie Jardin, 31 ans, régisseuse lumières au Bataclan. Originaire de Marcq-en-Baroeul, la jeune femme avait auparavant travaillé pour « Marcel et son orchestre » et les Fatals picards.

Marion Jouanneau, 24 ans. Son compagnon, un kinésithérapeute qui a réussi à échapper au massacre, a multiplié les avis de recherche pendant le week-end, postant et repostant sur les réseaux sociaux un souriant portrait d’une jeune femme aux cheveux blonds cendrés.

Halima Ben Khalifa Saadi Ndiaye, 37 ans, était originaire de Menzel Bourguiba en Tunisie, près de Bizerte. Cette jeune femme était mariée à un Sénégalais, Adama Ndiaye, et vivait à Dakar. Sa famille est installée au Creusot, mère de deux jeunes garçons, elle était à Paris, au restaurant La Belle équipe, pour fêter l’anniversaire d’une amie.

Hodda Ben Khalifa Saadi, 35 ans, soeur de Halima, vivait à Paris. Présente vendredi soir avec Halima et l’un de ses frères à la fête d’anniversaire, elle est décédée samedi des suites de ses blessures.

Jean-Jacques Kircheim, 44 ans, est tombé sous les balles du Bataclan, la salle où il avait embrassé pour la première fois sa compagne. Fan d’Eagles of Death Metal, il avait déjà vu le groupe au Trianon deux mois plus tôt, et voulait y retourner avec ses trois meilleurs amis.

Hyacinthe Koma, 37 ans. Serveur au restaurant Les Chics Types, dans le 19e arrondissement, il participait à une soirée d’anniversaire au restaurant La Belle Equipe rue de Charonne.

Nathalie Lauraine, 39 ans. Cette Franco-Russe, mère de trois enfants, a été tuée au Bataclan. Son mari, présent à ses côtés au concert, a été blessé.

Marie Lausch, 23 ans, originaire de Metz, diplômée de l’école de commerce de Reims, et qui venait de terminer une mission pour un groupe de cosmétiques, se trouvait dans la salle du Bataclan avec Mathias Dymarski, son compagnon depuis cinq ans. Lui aussi est décédé.

Gilles Leclerc, 32 ans, est mort au Bataclan, a annoncé sa tante lundi en début de soirée, après trois jours d’incertitudes. Le jeune homme était fleuriste dans la boutique de sa mère, à Saint-Leu-la-Forêt (Val-d’Oise), au nord de Paris.

Guillaume Le Dramp, 33 ans, figure du quartier, buvait un verre en terrasse au bar La Belle Equipe quand il a été tué. Originaire de Cherbourg, il avait fait ses études à Caen avant d’aller à Parme (Italie) puis à Paris, où il travaillait dans un restaurant derrière la place des Vosges.

Renaud Le Guen, 29 ans, a été tué au Bataclan où il se trouvait avec sa compagne, rescapée.

Christophe Lellouche, 33 ans, tué au Bataclan, était créateur de sites internet. Ce supporter de l’OM, guitariste et compositeur du groupe Oliver, était surtout un fan de musique et de concerts.

Antoine Mary, 34 ans, originaire de Caen, a fait sa scolarité au lycée Jeanne d’Arc de Caen et a travaillé pour l’agence de communication web Milky, en tant que responsable de développement.

Cédric Mauduit, 41 ans. Directeur de la modernisation du département du Calvados, en Normandie. Il avait deux jeunes enfants. Il a été tué au Bataclan alors qu’il assistait au concert avec des amis, dont une autre victime, David Perchirin.

Charlotte Meaud, 30 ans, est morte avec sa soeur jumelle, Emilie, sur la terrasse du café Le Carillon. Cette chargée de développement de start-up, passionnée de musique et de sport, habitait dans le XXe arrondissement de Paris et a grandi à Aixe-sur-Vienne (Haute-Vienne), elle a fait ses études à Lyon et à Strasbourg.

Emilie Meaud, 30 ans, tuée avec sa soeur jumelle Charlotte sur la terrasse du Carillon, était architecte à Paris. Originaire de Haute-Vienne, elle aimait le rock et les films d’Eric Rohmer.

Isabelle Merlin, 44 ans. Ingénieur pour Continental à Rambouillet, elle était aussi élève à l’école de musique et de chant L’Académie du XIIIe à Paris.

Fanny Minot, 29 ans, monteuse pour l’émission Le Supplément sur Canal + depuis plusieurs années.

Yannick Minvielle, 39 ans, travaillait dans la publicité et chantait dans un groupe de rock. Il est mort au Bataclan.

Cécile Misse, 32 ans, a été tuée au Bataclan, aux côtés de son compagnon, Luis Felipe Zschoche Valle, un musicien chilien. La jeune femme, installée à Paris depuis 2006, était chargée de production au théâtre Jean-Vilar de Suresnes, dans l’ouest parisien.

Lamia Mondeguer a été tuée rue de Charonne alors qu’elle était avec son compagnon, Romain Didier. Elle travaillait pour l’agence artistique Noma Talents.

Marie Mosser, 24 ans, une passionnée de musique originaire de Nancy, s’était récemment installée à Paris, spécialiste en communication et marketing digital, elle travaillait pour un site internet people.

Justine Moulin, 23 ans, était sur la terrasse du Petit Cambodge lorsque les jihadistes ont fait feu. La jeune femme, blessée à la tête, est décédée samedi matin à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Issue d’une famille du Nord, elle vivait à Paris.

Quentin Mourier, 29 ans, tué au Bataclan. Cet architecte, originaire de Rouffach (Haut-Rhin), enseignait à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles et collaborait avec l’association Vergers Urbains.

Victor Muñoz, 25 ans, est mort à La Belle Équipe, rue de Charonne. Il était le fils d’un élu du XIe arrondissement.

Christophe Mutez, 40 ans, était au Bataclan lorsqu’il s’est fait abattre. Ce Parisien consultant dans les logiciels informatiques était originaire du Loiret.

Hélène Muyal-Leiris, 35 ans, tuée au Bataclan. Elle était maquilleuse-coiffeuse à Paris et travaillait dans la mode ou sur des tournages.

Bertrand Navarret, 37 ans. Selon le journal La Dépêche du Midi, il avait grandi à Tarbes, où son père est notaire, et vivait à Capbreton, sur la côte landaise. Il était parti à Paris pour passer quelques jours dans la capitale et assister au concert au Bataclan.

Christopher Neuet-Shalter, 39 ans, est tombé sous les balles du Bataclan, où il s’était rendu avec son meilleur ami. Consultant formateur en marketing numérique, il vivait à Clichy (Hauts-de-Seine) avec sa compagne et leur fille de 11 ans.

David Perchirin, une quarantaine d’années. Après avoir été journaliste, il était devenu récemment professeur des écoles et enseignait depuis septembre 2014 en Seine-Saint-Denis. Il est mort au Bataclan aux côtés de son ami Cédric Mauduit, rencontré à Sciences Po Rennes.

Aurélie de Peretti, 33 ans, une infographiste de formation reconvertie dans la restauration, se faisait une joie depuis des semaines d’assister au concert du Bataclan. La jeune femme, décrite comme lumineuse, a été tuée dans la salle de concert.
Manu Perez, 40 ans, directeur artistique chez Polydor.

Anna Petard Lieffrig, 27 ans, graphiste. Elle a été tuée alors qu’elle dînait à la terrasse du Petit Cambodge avec sa soeur Marion, décédée également.

Marion Petard Lieffrig (ou Lieffrig-Petard selon son profil Facebook), 24 ans. Elle a été tuée avec sa soeur Anna. Elle était musicienne et étudiante en première année du master franco-italien de musicologie à l’Université Paris-Sorbonne.

Franck Pitiot, 33 ans, était au Bataclan. Sa compagne, sans nouvelles, avait lancé des avis de recherches sur les réseaux sociaux pendant trois jours, avant que sa mort ne soit annoncée. Le jeune homme, originaire de Meudon, avait fait ses études d’ingénieur dans le BTP à Nancy.

Lacramioara Pop, roumaine, a été abattue au restaurant La Belle équipe, où elle se trouvait avec son compagnon, Ciprian Calciu.

Caroline Prenat, 24 ans, est morte au Bataclan. Cette graphiste lyonnaise était diplômée des Arts appliqués de Lyon et de l’Ecole Condé de Nancy.

François-Xavier Prévost, 29 ans, mort au Bataclan. « L’amour de ma vie, à jamais », écrit sa compagne sur la page Facebook créée pour lui rendre hommage. Ce passionné de tennis travaillait dans la publicité à Lille.

Sébastien Proisy, 38 ans, était sur la terrasse d’un restaurant rue Bichat lorsqu’il a été tué d’une balle dans le dos. Il accompagnait l’un de ses clients, avec qui il dînait, pour fumer une cigarette sur le trottoir. Diplômé de Sciences-Po Paris, il avait travaillé au Parlement européen à Bruxelles puis dans un cabinet d’avocats, avant de créer deux sociétés, l’une pour aider les entrepreneurs à s’installer en Iran et en Asie centrale, l’autre pour promouvoir l’agriculture française à l’international.

Armelle Pumir-Anticevic, 46 ans, est morte au Bataclan, où elle se trouvait avec son mari, Joseph. Chef de fabrication, mère de famille, cette Parisienne était aussi attachée aux Pyrénées-Orientales, où elle possédait une maison.

Richard Rammant, 53 ans, est mort au Bataclan en protégeant sa femme, Marie-Do, qui a survécu. Il s’est couché sur elle et a reçu plusieurs balles mortelles. Ce fan de rock et de motos Harley-Davidson, était parisien mais toujours attaché à sa région natale du Lot, où il était bénévole dans un festival de blues.

Valentin Ribet, 26 ans, tué au Bataclan, ce jeune avocat prometteur du barreau de Paris était diplômé de la London School of Economics, et a suivi des études à la Sorbonne. Spécialisé dans la criminalité en col blanc, Valentin était « un avocat talentueux, très aimé par ses collègues », a fait savoir son cabinet, la firme internationale Hogan Lovells.

Matthieu de Rorthais, 32 ans, est mort dans l’attaque du Bataclan. Son père et sa soeur lui ont rendu hommage sur Facebook, cette dernière saluant la mémoire de son grand frère, « la plus belle étoile du ciel ».

Thibault Rousse Lacordaire, 36 ans. Tué au Bataclan. Contrôleur financier depuis treize ans à la branche française du fonds de capital-risque américain Colony Capital, après des études d’économie et de gestion, il était également bénévole au Relais Frémicourt, une association parisienne visant à apporter une aide aux personnes démunies. Il voulait faire du volontariat en mettant ses compétences au service d’organisations à but non lucratif.

Raphaël Ruiz, 37 ans, mort au Bataclan. Il était « passionné de musique, de cinéma, de BD» selon l’association des anciens de Sciences Po Grenoble. Il travaillait depuis dix ans chez Ubiqus.

Madeleine Sadin, 30 ans, morte au Bataclan. Parisienne, passionnée de danse, elle enseignait le français dans un collège du Val-de-Marne.

Kheireddine Sahbi, 29 ans, ce violoniste de nationalité algérienne, il rentrait chez lui vendredi après une soirée avec des amis lorsqu’il a été tué. Après des études de sciences, il s’était tourné vers la musique et étudiait depuis un an à Paris.

Lola Salines, 28 ans, éditrice chez Gründ, est morte au Bataclan. Décrite comme « attentionnée, sensible, rigoureuse, branchée, enthousiaste », elle faisait également du roller derby sous le pseudo Josie Ozzbourne, dans l’équipe La boucherie de Paris.

Patricia San Martin, 61 ans, était la nièce de l’ambassadeur chilien au Mexique. Cette fonctionnaire à la mairie de Sevran (Seine-Saint-Denis) est tombée sous les balles des terroristes au Bataclan, ainsi que sa fille, Elsa Delplace.

Hugo Sarrade, 23 ans, débutait son weekend à Paris par ce concert au Bataclan, avant de rejoindre son père en région parisienne. Etudiant en intelligence artificielle à Montpellier, Hugo était persuadé que « l’obscurantisme est notre pire ennemi », selon son père, interrogé par le quotidien Midi Libre.

Claire Scesa-Camax, 35 ans, graphiste. Originaire d’Avignon, diplômée de l’Ecole professionnelle supérieure d’arts graphiques de la Ville de Paris (Epsaa), elle était graphiste à Paris depuis 2009.

Maud Serrault, 37 ans. Elle était depuis trois ans en charge du marketing et de la communication de la filiale française de la chaîne hôtellière Best Western. Diplômée du Celsa, cette jeune mariée avait auparavant travaillé chez Renault, Intermarché, puis chez Hammerson.

Sven Silva Perugini, un jeune Vénézuélien qui vivait à Palma de Majorque (Espagne), a été abattu au Bataclan, a annoncé le président du Venezuela, Nicolas Maduro.

Valeria Solesin, 28 ans, est morte au Bataclan, après avoir été prise en otage avec son fiancé et deux proches. Cette Italienne originaire de Venise, doctorante en démographie, vivait depuis quatre ans à Paris.

Fabian Stech, 51 ans, tué au Bataclan était critique d’art et aussi enseignant d’allemand dans un lycée privé de Dijon. Né à Berlin, il était installé en France depuis 1994 où il était marié à une avocate dijonnaise et père de deux enfants.

Ariane Theiller, 23 ans, est morte au Bataclan, où elle se trouvait avec des amis. Originaire du Nord, cette passionnée de bande dessinée s’était installée à Paris après des études de Lettres à Orléans et à Strasbourg.

Eric Thomé, photographe et graphiste parisien, âgé d’une quarantaine d’années, passionné de musique, mort au Bataclan.

Olivier Vernadal, 44 ans, a été abattu au Bataclan. Agent des impôts à Paris, il était originaire de Ceyrat (Puy-de-Dôme).

Stella Verry, 37 ans, dînait au Petit Cambodge, rue Bichat, lorsque les balles ont fusé. Médecin généraliste, elle avait récemment ouvert un cabinet dans le XIXe arrondissement de Paris, tout en étant médecin régulateur du Samu.

Luis Felipe Zschoche Valle, 33 ans, chilien, habitait depuis huit ans avec sa femme à Paris, où il travaillait comme musicien, selon les autorités chiliennes.

Lola, une jeune Arménienne de 17 ans, est morte au Bataclan. L’adolescente, l’une des plus jeunes victimes de la tuerie, était devenue emblématique des avis de recherches postés sur les réseaux sociaux depuis vendredi soir, tant la photo de son visage avait été partagée. Sa mort a été annoncée mercredi matin.

Cent vingt-neuf et il en manque, certaines familles n’ont pas souhaité que le nom de leur proche soit rendu public. Cent vingt-neufs ? Non, centre trente, au moment où j’écris ces lignes on apprend que Stéphane Grégoire, 46 ans, est décédé à l’hôpital des suites de ses blessures. C’est long, cent trente, très long. Interminable liste. Toutes les images disparaîtront et comme il était doux ce mois de novembre à Paris, si doux, incroyablement doux, c’était l’été indien, dérèglement climatique, tout le monde était aux terrasses des cafés, c’était la joie de vivre, le bonheur à la française, à la bonne franquette, il y a quelques jours. Maintenant il va falloir entrer dans l’hiver, les arbres vont prendre l’apparence d’arbres morts et il faudra attendre le printemps, qui viendra, le printemps et Perséphone finissent toujours par venir, revenir.

Sidération

19 novembre 2015

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Toutes les images disparaîtront, écrit Annie Ernaux dans Les Années. Oui, c’est terrible et beau à la fois mais tout disparaîtra, même les fleurs et les bougies devant le Bataclan, devant La belle équipe, tel café, tel autre café vers Charonne ou rue de la Fontaine au Roi. J’ai envie de parler et j’ai envie de me taire. Nous sommes des fourmis me disait Mireille Perrier hier soir Place de la République. Oui, des fourmis avec des cœurs et des cerveaux, mais fourmis quand même. Il y avait ce garçon qui distribuait des free hugs, nous avons été vers lui, je l’ai pris dans mes bras, Mireille a demandé pourquoi. Le garçon a répondu qu’il prenait l’amour des gens et qu’il le redistribuait, c’était hier soir vers minuit place de la République. Les bisounours ou l’amour au sens de agapé, c’était les deux en même temps. Puis il y avait cet autre garçon avec sa pancarte : « Je suis musulman, naturalisé et fier d’être français. » On s’est parlé, on s’est embrassé là encore, bon courage, bonne route. Je reviens à moi. Non pas par narcissisme mais simple géographie, je ne suis expert en rien, tout ce que je dis je le dis depuis moi. Est-ce que je suis fier d’être français ? Non. Oui. Ça dépend. Je suis fier d’être français quand je vois les parisiens si solidaires en ce moment, dans mon quartier en tout cas, vers Charonne, les parisiens qui enfin se parlent, le boulanger, le taxi égyptien, la vendeuse de tabac qui vient du Vietnam. Mais je ne me fais pas d’illusion. La Syrie, l’Iran des Mollahs, le bourbier irakien, le Qatar, l’Arabie Saoudite… la France est aussi une puissance économique, on exporte et on vend des voitures, on achète du pétrole, on vend du nucléaire civil, des armes, et les Etats-Unis font ce qu’ils veulent en toute impunité, « In God we trust » est écrit sur le dollar US, oh merde, c’est même écrit sur le billet vert… God ? Which one ? J’ai envie de me taire tant la situation est complexe et tant je me sens impuissant, minuscule, démuni au milieu de cette géopolitique, de cette realpolitic, services secrets, actions souterraines, on se doute bien de tout ça. Les ennemis d’hier seront les amis de demain, il faudra suivre, ça a toujours été comme ça, on suit, la foule sentimentale nourrie aux informations jusqu’à la nausée, BFM te raconte le feuilleton chaque jour, en temps réel, à chaque jour son image choc, sa petite phrase qui fait mouche et feu de paille. Silence. Se taire. Mais le silence a aussi ce vilain goût d’inachèvement, et quand il se prolonge trop il est synonyme d’absence de conscience, ou pire, de lâcheté. Alors quoi ? Je suis là avec mes dix doigts et je ne sais pas quoi faire, par où commencer, recommencer… Ce que je sais c’est que je n’arrive plus à faire comment avant le vendredi 13 novembre 2015. Bien-sûr, il y avait eu Charlie en début d’année et Charlie c’était déjà trop mais Charlie on pouvait penser, tout de suite on a pu se dire que c’est la liberté d’expression qui était attaquée, et on avait des armes sémantiques pour riposter. Là, ce qui vient de se passer, c’est trop, ça déborde. Je ne sais pas comment dire, la limite du supportable est dépassée, on y arrive pas, on y arrive plus. Les politiciens reprennent leurs habitudes, la droite et la gauche, blablabla, maintenant ils disent la guerre, c’est la guerre, va-t-en guerre. Moi je n’en veux pas de votre guerre dont les enjeux nous dépassent de toute façon, car nous sommes mal informés, on nous informe en noir et blanc, les méchants et les gentils, c’est encore la même histoire, ça me dégoûte. Avez-vous bombardé Daesh quand Palmyre a été détruite ? Ben non, ce ne sont que de vieilles pierres… Mais pourtant avec Palmyre c’était déjà la guerre, la grande, et il aurait fallu riposter internationalement pour les vieilles pierres… Je suis triste et soudainement découragé, toutes les images disparaîtront, écrit Annie Ernaux, oui, il y aura un jour où ce vendredi 13 novembre sera « aussi loin » dans le passé que la Guerre du Golfe ou le 11 novembre… Nous sommes des fourmis, nos mémoires sont élastiques, quand la fourmilière est détruite, les fourmis en construisent une autre. Je crois que je vais attendre un peu avant de me remettre à construire moi aussi, à apporter ma brindille. Pour le moment c’est encore la sidération, j’oscille entre angélisme et cynisme, je suis coincé. Hier soir vers 1 heures du matin je marchais rue de la Fontaine au Roi avec mon amie Mireille Perrier, on regardait les fleurs devant les cafés attaqués, les bougies, les impacts de balles, les messages, les photos. Il y avait cette fille assise par terre qui faisait des bulles de savon en pleurant, les bulles volaient puis explosaient sans bruit. Il y avait aussi ce type qui glissait au milieu des fleurs des dessins d’enfants, il en avait tout un tas. Nous nous sommes approchés avec Mireille et nous lui avons parlé, le type était instit, il venait de Dreux, il avait promis à ses élèves, des gamins entre 7 et 10 ans, de déposer leurs dessins au plus près des lieux du massacre. J’ai trouvé ça beau, ça ne sert absolument à rien mais le geste était beau, discret, silencieux et gratuit, vers 1 heures du matin. Après je suis rentré, j’ai pris le boulevard Voltaire, je suis à nouveau passé devant le Bataclan, vers 1h30, un garçon avec une casquette noire était assis là et il pleurait, il pleurait assis par terre, prenant sa tête dans ses mains. Je n’ai rien dit, rien fait. J’étais fatigué, je n’avais qu’une envie, dormir contre quelqu’un. En montant les escaliers de l’immeuble dans lequel je vis, rue Voltaire, j’ai pensé à ces vers qu’on attribue au poète Rumi : « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve. » Des morceaux de verre cassé, ça coupe les doigts si on ne fait pas attention, ça peut blesser. Et « toute la vérité », comme vous nous emmerdez avec « toute la vérité », ça n’existe pas. La seule chose qui existe c’est le questionnement sans fin, le pourquoi qui ne trouve pas de réponse, car il ne faut rien achever, la vie est en elle-même inachevée, on peut juste affiner le pourquoi, le comment éventuellement, mais surtout pas de réponse sous forme de vérité ultime. « Toute la vérité » c’est la réponse finale, elle nous dépasse, nous, fourmis, attention à la réponse finale qui cherche à mettre un terme définitif à la question, c’est aussi dangereux que la solution du même nom, finale.

Yeux bleus cheveux noirs

10 novembre 2015

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Persiste et signe

5 novembre 2015

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De quel nom est ton voile ?

Je ne suis pas un expert, un géopoliticien, un spécialiste, je suis quelqu’un qui écrit, qui regarde son nombril mais aussi parfois regarde par la fenêtre et voit des choses, en comprend certaines, n’en comprend pas d’autres. J’ai proposé ce texte à quelques média français, ça ne passe pas, « sujet trop sensible », trop chaud qu’on me répond, trop imprécis, trop subjectif, « nos lecteurs ne comprendraient pas ». Je m’obstine, je m’entête, et tant pis si les textes « un peu longs » ne sont pas lus sur le net. Je répète, je me répète car parfois il faut répéter.

Il y a quelque temps j’ai été contacté par un jeune iranien de 26 ans, ses parents sont des résistants de la première heure, ils vivent au Camp Liberty en Irak. Ce jeune iranien m’a demandé si je voulais bien les soutenir. J’ai répondu que je n’avais rien contre mais que je n’étais en rien légitime et qu’en plus je n’étais pas vraiment au courant ce qui se passe en Iran, pas précisément. Nous nous sommes rencontrés, le jeune iranien et moi, il m’a expliqué, m’a présenté à ses amis, j’ai lu des choses, j’ai rencontré des gens calmes, intelligents, pacifistes, courageux. Aujourd’hui je m’engage auprès d’eux, à ma façon, ma façon qui est de faire des phrases simples. Un proverbe persan dit que ce qui vient du cœur va au cœur, je le souhaite de toutes mes forces. Je vais donc vous raconter une histoire vraie :

Ils s’étaient dit, les Iraniens : il ne peut pas y avoir pire que la dictature du Shah. Alors ils ont ouvert les bras au premier Ayatollah venu, on ne peut pas être mauvais si on se réclame de Dieu, non ? Si ? Ils vécurent un printemps d’espoir, le Monde applaudit à l’époque, même Michel Foucault en France, on y a cru car on voulait y croire puis au début Khomeini était « plutôt soft ». Mais voilà, le pouvoir parfois n’engendre que la volonté d’un plus grand pouvoir, sans limites. Et quand le pays est riche et qu’il y a du pétrole, quand le pays est une grande puissance culturelle, au glorieux passé, quand le pays possède une situation géographique si stratégique, ça exacerbe les passions, les tensions.

Le printemps s’est très vite transformé en hiver froid et brutal. Port du voile obligatoire, Charia, théocratie, peine de mort, exécutions en place publique, torture, prisons, régime de la terreur. Nous savons tous cela. L’Occident, nous, « l’Oncle Sam », avons alors alors pris nos distances, pas d’ingérence, accords économiques, c’est compliqué, voitures Peugeot, Renault à Téhéran, barils de pétrole à vendre, et puis la religion, compliqué, les fatwa font peur, Salman Rushdie quand même…

Le temps a passé, exécutions, martyrs, répression, on s’est dit nous, Occidentaux, c’est terrible oui mais, que faire et puis c’est loin quand même, non ? Ce sont leurs affaires après tout. Certes, il y eut ces films Jamais sans ma fille, Persepolis, ça faisait des succès au box-office ou à Cannes, oui , bien, bien, mais voilà, la résistance iranienne était peu à peu détruite, emprisonnée, tuée, dans un silence relatif, quasi général, individualisme occidental, politiques de l’autruche, ça on sait faire.

1986, la Résistance iranienne s’exile dans le nord de l’Irak, Camp d’Achraf, nom donné en hommage à Achraf Radjavi, épouse de Massoud Radjavi, tuée lors d’un assaut perpétré par Les Gardiens de la Révolution. Achraf a vécu, poche de résistance, a survécu malgré les menaces et les attaques, tant bien que mal. Long story.

2009, l’Oncle Sam transfère au gouvernement irakien l’autorité qu’il exerçait sur le camp : violation de la 4ème convention de Genève. Attaques meurtrières dans les mois qui suivent et de nouveau en avril 2011. Des soldats américains sont désespérés et font des dépressions, ils sont là dans la région et peuvent intervenir, empêcher le massacre, mais ils reçoivent des ordres pour laisser faire : A chacun son merdier = 13 morts et 500 blessés puis 37 morts et des centaines de blessés. Seul John Kerry parle alors de « massacre », John Kerry et quelques voix s’élèvent.

2012, cynisme. Les quelques 3200 habitants sont forcés de quitter le camp d’Achraf pour s’installer au Camp Liberty où toute liberté de mouvement est refusée, crise humanitaire incontestée. Camp Liberty ou prison à ciel ouvert ? Liberté, ça rappelle une autre période, un autre camp où « le travail était censé rendre libre », c’était alors écrit sur le portail en fer forgé… cynisme, ironie de l’histoire qui bégaie ? Alors l’ONU, nous, L’Occident, nous rassurons tout le monde, ce camp est provisoire, il sera suivi d’un rapide transfert vers des pays tiers, promis, promis, « rapide transfert » : égide des Nations Unies ! En effet, quelques transferts ont lieu, mais très peu, si peu, vers l’Allemagne et l’Albanie notamment, quelques personnes sur des milliers.

Juin 2013, le Camp Liberty est à nouveau attaqué à la roquette, le gouvernement irakien ferme les yeux. Ça continue en septembre 2013 et cette-fois c’est encore plus violent : les forces irakiennes attaquent sous la direction du régime des Mollahs : 52 personnes froidement exécutées, enlèvements. Le monde condamne, fait des déclarations. Mais le camp Liberty n’est toujours pas évacué ou protégé, décembre 2013 nouvelle attaque à la roquette… Non assistance à personne en danger !

Le temps passe encore, la situation s’enlise. Il y a la Palestine, la Syrie… on oublie un peu la Résistance iranienne. Il y a quelques jours, la semaine dernière, octobre 2015, nouvelle attaque à la roquette : 23 morts martyrs, des dizaines de blessés. C’est pire que la chasse. Au moins les animaux, les oiseaux, quand il sont chassés, ont la possibilité éventuellement de s’enfuir. Ici on tire sur des gens dont les mains et les pieds sont liés, ça s’appelle une exécution froide et systématique. On génocide la résistance. Liberty Camp c’est beaucoup d’intellectuels, universitaires, artistes, écrivains, musiciens… ils font un clip sur les ruines de Liberty : la chanson dit qu' »Il sera bientôt temps de rendre des comptes ».

Ahmadinejad, qui faisait peur à tout le monde avec ses ambitions nucléaires et sa mégalomanie, est parti. En Iran on a organisé des « élections » : chouette ? Oui, élections sauf que les candidats furent nommés par le conseil des Mollahs, et que le nouveau Président Hassan Rohani (environ 1000 exécutions sous son autorité rien que cette année en 2015, femmes pendues, etc.) est en réalité au pouvoir dans l’ombre depuis des années. On le présente aujourd’hui comme un Président modéré, comme si une dictature théocratique qui ne vise qu’à l’instauration du grand Califat pouvait être modérée…

Le 16 novembre prochain, lundi 16 novembre 2016, ce « Président » Rohani sera reçu officiellement à l’Elysée par le gouvernement français. Ne nous trompons pas, il s’agit bien sûr de vendre un peu de nucléaire civil et quelques armes, quelques voitures, économie oblige, capitalisme oblige… Realpolitik. Les prochaines roquettes qui tomberont sur le Camp Liberty seront-elles made in France ? Je ne veux pas le croire… mais je sais que c’est possible.

Aujourd’hui, le siège de la Résistance iranienne se trouve à Auvers-sur-Oise à côté de Paris, j’étais chez eux dimanche dernier avec mon amie Sapho. Ils ont élu une femme Présidente, madame Maryam Radjavi. Madame Radjavi est pour la séparation du pouvoir entre le religieux et l’Etat, elle est pour la laïcité, pour que les femmes qui souhaitent ne pas porter le voile ne le portent pas, elle est contre le Guide spirituel, contre la Théocratie, contre le Califat, contre le régime misogyne des Mollahs, contre la peine de mort… C’est un honneur qu’elle soit en France, l’espoir en ce moment est au Camp Liberty et à Auvers-sur-Oise en France, qu’on se le dise, c’est quand même une fierté, non ? Pour nous, que ça se passe en France et pas ailleurs ?

Encore une chose, madame Radjavi porte le voile, c’est son choix et symboliquement c’est très fort, car le régime des Mollah n’envoie pas que des roquettes, l’autre arme de cette guerre contre la liberté est la désinformation et la calomnie, la manipulation de l’opinion, ils font croire au peuple iranien que les résistants sont des sortes de rouges illuminés, des infidèles, des impies. C’est faux. Il y a des musulmans chez les Résistants iraniens, des croyants qui se réfèrent au Coran et non à la Charia, ici, chez nous, on appelle ça l’Islam des Lumières.

Mais, voilà, j’ai donc prononcé le vilain mot, le voile. Il faut que j’en dise un peu plus. Qu’on le veuille ou non, on a peur. Qu’on soit cultivé ou ignorant on a plus ou moins peur. Car c’est toujours pareil, la même histoire toujours recommencée, peur de ce qui n’est pas comme soi. On a peur de l’arabe, du rebeu, des banlieues, des caillera, de Daesh, du 11 septembre, du 11 janvier, du Mali, du Hezbollah, de la Syrie, du nucléaire, de la Charia, du grand Califat et des Guides spirituels, on a peur et on a raison d’avoir peur de Daesh bien sûr mais on mélange tout ça avec Rachid ou Farida qui vivent juste à côté, dans l’appart en-dessous, Farida qui porte le voile, voilà, justement, j’exagère beaucoup, oui, j’exagère à peine. Tout dépend d’où on se place, où l’on vit, dans quelle ville, quel quartier, avec qui.

Donc, le voile, oui, j’insiste, on a peur. On a super peur. On s’éloigne. C’est quand même pas normal, pas très catholique tout ça, une femme voilée ne peut pas être libre, et notre laïcité ? N’est-ce pas un danger pour notre laïcité chérie ? Alors oui, madame Maryam Radjani, Présidente de la Résistance Iranienne porte le voile… on a un mouvement de recul… Et en plus elle ne serre pas la main aux hommes ? Deuxième mouvement de recul… Qu’est-ce à dire ? Et puis attendez, c’est pas tout, ils se font appeler Moudjahidines, ou là là, ça aussi ça fait peur, c’est quoi ce mot ? Ah ça veut dire combattant ? Juste ça ? Donc comme les Moudjahidines de 1789 qui ont renversé la Bastille ?

Je reviens au voile, cette fixette française : il y a deux sortes de voiles, et il ne s’agit pas de forme, de tissu ou de couleur. Il y a le voile imposé, obligatoire sous peine de sanction, de punition pouvant aller jusqu’au pire, et le voile librement porté, par choix, conviction personnelle, intime, pour des questions de confession personnelle. Maryam Radjani porte le voile mais milite pour que les femmes iraniennes qui ne souhaitent pas le porter puissent le faire. En Iran il y a eu des manifestations de femmes voilées contre le port du voile obligatoire, et elles ont été emprisonnées pour cela, punies. Le problème n’est donc pas le voile mais quel voile portes-tu ? Dis-moi quel est ton voile, quel est son nom ?

Madame Maryam Radjani, de confession musulmane, milite pour la séparation des pouvoirs religieux et politique, je le répète, elle est pour ce qu’on appelle chez nous la laïcité, l’égalité hommes / femmes, l’abolition de la peine de mort, l’abandon de la charia… je me répète. Voici le voile qu’elle porte. Ce voile ne me fait pas peur. Certes il m’est étranger mais cet étranger est d’abord un ailleurs, autre culture, richesse, altérité. Alors oui ma mère ou ma soeur ne portent pas le voile. Mais elles sont nées en France de culture judéo-chrétienne. Madame Radjani est née en Iran de culture musulmane. C’est pas plus compliqué. Ma mère et ma soeur fêtent Noël le 25 décembre, c’est pas plus dangereux que le voile porté par Maryam Radjani et ses amies, c’est pareil. Et le 25 décembre, et les vacances de Pâques, et la Pentecôte et la Toussaint, qu’on ne vienne pas me dire que ce sont des fêtes laïques, républicaines !? Le voile de madame Radjani et le Noël chez mes parents avec le sapin et la crèche, pour moi c’est pareil, ça devrait être pareil.

Il n’y a qu’une chose avec laquelle je bloque définitivement : quand le visage est caché, nié, niqab. Là, il n’y a plus d’autre, plus de relation avec l’autre quand je ne vois pas son visage, relire Lévinas.

Ayons moins peur, ne confondons pas les voiles, ne confondons pas les termes. Je suis un écrivain donc je suis naïf et j’ai des idéaux, je crois que les mots peuvent faire bouger les lignes, quelques lignes… j’ai envie de vivre dans un monde où il y ait plein de voiles de toutes les couleurs, et plein de mini jupes, que les femmes choisissent elles-même ce qu’elles ont envie de porter, des voiles et des Journées de la jupe. Une dernière chose : elle est sûrement belle notre laïcité française, hexagonale, mais de quel droit devrions-nous la plaquer de force sur d’autres pays, autres civilisations, autres cultures ? Laissons faire la Résistance iranienne, un peu d’humilité, croyez-moi ils sont calmes et intelligents, les persans, ils sont un grand peuple éclairé, ils sont demain.