La place publique
par Olivier Steiner | 26 mai 2012
Clément me demande ce que ça fait d’être en couple et amoureux. Clément a vingt ans, il n’y va pas par quatre chemins, ses questions sont toujours pertinentes. Je réponds que ce n’est pas un état de fait général, que ça se compose chaque jour, que je ne sais pas répondre, que c’est aussi un étonnement de chaque instant. Clément me demande si je suis heureux. Oui, je le suis. Il demande ensuite ce que ça fait d’être avec quelqu’un qui a un blog, qui raconte des choses intimes sur son blog. C’est le cas de Pierre, mon amour, pierrecourcelle.com, et c’est mon cas, aussi, ici même. Je réponds que ça ne me gêne pas, que Pierre et moi ne parlons presque jamais de nos blogs, que c’est une dimension qui se rajoute à « la vie vécue », que c’est excitant finalement. Excitant dans le sens de grisant, riche. Récemment Pierre a publié une lettre de son père, c’est comme ça que j’ai appris que le père de Pierre connaissait mon existence puisqu’il demandait de mes nouvelles. Quel bonheur. Pierre sait que je sais mais je n’en ai pas parlé avec lui, pas besoin. De plus, parler avec lui de la lettre de son père serait impudique. Découvrir cette lettre sur le blog de Pierre et n’en dire mot, c’est une forme de pudeur. Comme quoi, la pudeur existe entre Pierre et moi, même si à première vue on pourrait croire que nous n’en avons pas. Peut-être que je suis exhibitionniste mais je ne crois pas, ce n’est pas aussi simple. Il y a une grande part d’intimité entre Pierre et moi et cette part (rempart) reste pour nous, entre nous, tout ne va pas sur la place publique, loin s’en faut.
Nous sommes dans la rue avec Clément, rue du Mail, à côté de la place des Victoires, devant Le Pastis, café dans lequel Mathieu Simonet fête son anniversaire, 40 ans. Je voudrais expliquer plein de choses à Clément, sur l’écriture, sur l’autofiction comme on dit, sur la vérité, etc. Je ressens de plus en plus le besoin d’écrire sur ce que je vis. J’écris pour noter, pour comprendre et pour donner. Le fait d’écrire ne m’empêche pas de vivre les choses, au contraire. Disons que je les revis en écrivant et même plus, je les vis tout court, différemment, mieux, plus loin, dans un temps modifié.
Hier je gardais Z., 6 mois. José Lévy nous a rejoint rue d’Assas. J’étais au café Le Chartreux et j’attendais le papa de Z. José a pris Z. dans ses bras, c’était très beau, les grandes et fines mains de José, mains bronzées du soleil d’Israël, et les petites mains blanches de Z. En ce moment José a un tatouage sur la main droite : une étoile noire. Le contraste avec la peau de bébé était magnifique. J’ai fait des photos, plein de photos. Aujourd’hui j’ai craqué, j’ai posté sur Facebook une photo de José et Z. J’ai prévenu le papa de Z. C’était une photo sur laquelle le visage de Z. était caché par un petit chapeau fleuri. Malgré ça, « par principe », le papa de Z. m’a demandé de retirer la photo. Ce que j’ai fait illico. Et je n’en veux pas du tout au papa de Z. Je comprends sa position, je la respecte. Mais j’aimerais que lui aussi comprenne ma façon de fonctionner. Quand je poste ce genre de photo, il ne s’agit pas pour moi d’exhiber Z. qui a 6 mois et ne peut rien contrôler, il s’agit de partager un peu de beauté. Car la beauté, c’est comme ça, je ne sais pas la garder pour moi seul. Si je la garde elle me semble moins belle, un peu dévitalisée. Quand je la donne ou la montre, la partage, elle trouve, retrouve à mes yeux toute sa qualité de beauté, libre, donnée à tous les vents.
Je raconte cette anecdote pour illustrer ce que je voulais dire à Clément. Si j’ai choisi d’écrire sur ma vie (sur, contre, tout contre) c’est parce que je n’ai pas besoin d’aller sur la Lune. Ni besoin ni envie. La lune, je la trouve au coin de la rue, rue d’Assas par exemple, dans le jeu de mains et de hasard entre Z. et José.
Clément m’a dit qu’il voulait écrire quelque chose sur Eléna, amour dont il n’est pas libre. Son titre serait L’été slovène. Pourquoi pas. Mais j’ai dit à Clément : ne te cache pas trop, L’été slovène ça cache un peu, LNA ou Love LNA serait mieux, peut-être. J’en sais rien. Peut-être que Love LNA c’est too much. Il y a quelques semaines je lui avais conseillé « Une histoire d’A ». Lol
Une partie de la lettre du père de Pierre :
(…) Et toi, Tours et le changement de patron, qu’est-ce que ça dit ? De toi et d’Olivier j’ai eu des nouvelles par ton blog. Ah oui, j’allais oublier, j’avance moi aussi dans l’écriture, comme un pauvre tâcheron des mots que je suis. Je viens de terminer la première tranche de mon vécu, jusqu’à l’âge de 13 ans ½, au moment où je suis passé du primaire au collège, directement en 5ème s’il vous plaît, avec cependant une année de retard, qu’il m’a fallu rattraper l’année suivante. Tous ces souvenirs, placés dans leur contexte familial et paroissial, sont rassemblés en 54 pages bien tassées, nom de police Times New Roman, taille de police 12. D’après un calcul approximatif, cela doit faire environ 185.000 signes! Mais j’avoue humblement que la valeur de mes écrits ne se mesure pas à la quantité de signes alignés sur le papier… Néanmoins, si cela t’intéresse, tu pourras récupérer cette première tranche de souvenirs sur un support informatique quand tu passeras à la maison. La suite concernera mes années d’études jusqu’au bac et mes trois premières années d’enseignement avant l’entrée au séminaire. Je vais m’y atteler sans tarder. Je ne te souhaite pas bon courage pour la lecture de cette longue bafouille, puisque tu en arrives à la fin — en supposant que tu aies commencé par le début — mais plutôt toutes mes félicitations pour ta patience et ton insigne bienveillance ! Papa



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