Négatif

par Olivier Steiner | 23 mai 2012

Je suis avec Pierre, j’aime Pierre et je suis amoureux de Pierre.

Trois semaines que j’ai la peur au ventre, en silence, comme un secret de malheur.

Parce qu’il y a Pierre j’ai fait une prise de sang. Des années de que je n’avais rien fait, voulais pas savoir, politique de l’autruche.

Avec Pierre c’est tellement bien que je cherche le problème, que je l’attends et le redoute. Est-ce que je le désire ? Le problème je veux dire, est-ce que je le désire ?

Depuis tout petit je conjugue Eros avec Thanatos.

Bohème c’est ça, Eros qui se fait bouffer par Thanatos.

Avec Pierre c’est différent. Pas de Thanatos. Ou si peu. A tel point que ça me désarçonne. Sans Thanatos je suis en terrain inconnu.

Alors il y a trois semaines je me suis dit que le problème était sûrement dans mes veines. Caché mais bien actif dans la lymphe de mon sang.

J’ai fait part de ma crainte à Emmanuel Lagarrigue. Emmanuel m’a dit que non, ce serait too much, too much to be true.

Moi je sais que ce n’est pas too much, je sais toutes les conneries que j’ai faites ces dernières années. Complexe de Superman.

Je ne me suis pas réellement mis en danger mais le danger, je l’ai tellement côtoyé…  Et puis il y a de ces heures entre 3 et 5 du mat, de ces heures qu’on oublie si vite, on sait juste qu’elles furent, ces heures, mais on ne veut plus savoir.

Les résultats, ça fait dix jours qu’ils m’attendent. Dix jours que chaque jour je me décide à aller les chercher, du pas lourd du condamné à mort, dix jours que je n’arrive pas à trouver le bon moment.

J’en reviens. Soleil aujourd’hui, ciel bleu et soleil, je me suis dit au moins, quand je sortirai de l’hôpital, il y aura ce beau temps dans le ciel, pour m’accompagner.

Négatif.

Négatif sur toute la ligne. Je n’en reviens pas.

Ag.Ac anti-VIH 1&2 : Négative

Antigène HBs : Négative

Anticorps anti-VHC : Négative

Syphilis Elisa : Négatif

Syphilis VDRL : Négatif

Chlamydia trachomatis : Négatif

Neisseria gonorrhooeae : Négatif

Mycoplasma genitalium : Négatif

Je suis passé entre les gouttes.

Je ne suis pas Hervé Guibert.

Le pire n’est jamais sûr.

Peut-être qu’il est temps que j’arrête de cauchemarder ma vie. J’ai trente-six ans. Peut-être qu’il est temps que j’arrête avec ce romantisme noir.

Je suis né en 76, on peut dire génération SIDA, je n’ai connu que ça. J’ai grandi avec le spectacle de morts étranges, morts spectaculaires et mystérieuses, télévisuelles, inquiétantes, tragiques : Rock Hudson, Guibert bien sûr, Thierry Le Luron, Dustan, Koltès je crois, etc. J’ai grandi en me disant que le SIDA et moi allions forcément nous rencontrer, que ce n’était qu’une question de temps. J’ai couché avec plein de mecs séropositifs, en le sachant et sans le savoir. J’utilise des « Kpotes », le plus souvent, presque toujours mais pas toujours. Tout est dans ce « pas toujours ». J’ai des amis chez Aides ou chez Act Up et je respecte leur engagement, leur travail, leur lutte. Je les admire. Mais je ne me sens pas comme ça. Hélas. Le sida me fait peur, très peur, et pas du tout, en même temps. Je vis de mourir. Je n’ai pas de conseils à donner. Faire comme moi ou surtout pas comme moi, là n’est pas mon propos. Il faut se regarder en face, je crois. Avec lucidité. Déjà faire ça. Chacun pour soi.

Pierre est la pierre sur laquelle je bâtirai mon Eglise. Ce sera une Eglise de vie. Je n’étais pas préparé à ça, moi, l’oiseau de malheur.

Il y a quelques jours, Pierre, Noël Herpe et moi, nous nous sommes retrouvés au Centre National du Livre pour assister à une rencontre avec le vieux Michel Butor.

Pierre a raconté la scène sur son blog, www.pierrecourcelle.com, titre de l’article = Reine des Facultés.

Pierre a passé sous silence quelque chose. Juste avant que Butor ne commence, un jeune garçon, de ces garçons dont la beauté s’impose, est venu s’installer juste à côté de moi, à ma gauche, c’était la dernière place libre. Pierre était à ma droite. Grand, brun, peau blanche et yeux bleus, le garçon a juste demandé d’une voix basse si la place était libre. Il a parlé dans un grand sourire. Le sourire de ceux qui savent qu’on ne leur refuse rien. Même pas d’arrogance, juste le calme et l’assurance de la beauté. Comme du vif-argent, j’ai vu ce léger trouble traverser le visage de Pierre. Oh, je ne parle que d’une fraction de seconde mais cette fraction est de ces fractions qui vous pincent le coeur et vous le font battre un peu plus vite. Jalousie sourde et inquiète. Butor s’est mis à parler. Le garçon à ma gauche prenait quelques notes, le plus sagement du monde. Son épaule et son bras droits venaient par instant se coller à mon épaule et mon bras gauches. A chaque fois que le contact avait lieu, ma gorge se serrait, une boule de feu grossissait dans mon ventre. A ma droite, omniprésent, Pierre. Ce qui me faisait le plus de « mal », ce n’était pas mon illusoire et fantasmatique infidélité, c’était que le garçon à ma gauche puisse exister dans le monde visible de Pierre, que Pierre puisse le voir, le désirer, le toucher, fut-ce en pensée. Comme on se fait souffrir pour de petites choses. Comme le sentiment amoureux peut être tordu, manipulateur, mesquin, égotique.

Il y aura encore beaucoup de garçons assis à ma gauche. Dans mon monde et dans le monde de Pierre. Des garçons page blanche, promesse incertaine et absolue, petits dangers de vingt ans. Bombes atomiques en puissance.

Il faudra faire avec. Les ignorer, les tenir à distance ou coucher avec, par exemple avec Pierre. Coucher avec pour mieux les annuler. Coucher avec pour flirter avec le danger, pour vérifier, pour mesurer.

Mais la vie, la vita nova, le futur, l’avenir, l’amour-roman comme dirait Camille Laurens, l’histoire d’amour, la vie commune, c’est avec Pierre. Pour toujours.

Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité.
(…)
Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d’une infinité d’amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité.

Marcel Proust

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