Babelio

31 août 2012

Bohème est l’histoire d’un échange épistolaire entre deux hommes : Pierre et Jérôme. Comment est née la forme de ce roman ? Les romans épistolaires sont plutôt rares dans la littérature française contemporaine !

Il y eut plusieurs versions et la forme épistolaire n’est arrivée qu’en dernier lieu. Au départ j’étais parti dans l’aventure d`une totale fiction pour laquelle j’avais fait des recherches plutôt sérieuses. L’histoire se déroulait sur deux semaines en juillet 1962, aux Etats-Unis. Dans ce projet d`écriture, Diane Arbus (la photographe) rencontrait Marilyn Monroe un mois avant la mort de celle-ci. Le point d`ancrage pour moi – point d`impulsion – fut une phrase trouvée dans le journal intime de Diane Arbus, qui disait à peu près ceci : J’aurais voulu photographier Marilyn Monroe, apercevoir l’ombre de la mort dans ses yeux. Pour Marilyn, le point d’ancrage était sa beauté physique bien sûr, sa voix de sirène mais aussi et surtout le magnifique poème de Pier Paolo Pasolini :

« Du monde antique et du monde futur, la beauté seule était demeurée, et toi, pauvre petite soeur cadette, celle qui court derrière ses frères plus grands, et rit et pleure avec eux, pour les imiter, toi petite soeur plus jeune, cette beauté-là tu la portais humblement, et ton âme de fille de petites gens n’a jamais su qu’elle la possédait, sinon il n’y aurait pas eu de beauté. le monde te l’a enseignée. »

J’étais très intéressé (fasciné) par le long flirt de Monroe avec la mort – au final, suicide actif ou passif, peu importe. Dans mon histoire, j’inventais une sorte de rapt (ravissement), un road-movie à la Thelma et Louise durant lequel Diane et Marilyn se rencontraient, nouaient une relation très forte tout en faisant la route entre Los Angeles et New-York, et d’une certaine façon elles tombaient amoureuses, l’une de l’autre, Eros bien sûr, mais beaucoup de Thanatos, idem.

Mais plus le temps passait, plus le roman me tombait des mains et me rendait dépressif. Je me sentais emporté par la dépression des deux personnages, Diane Arbus a aussi terminé sa vie par un suicide. Bref, j’en ai eu marre et j’ai jeté la centaine de pages écrites. J’ai sombré dans une forme de neurasthénie, je ne savais plus quoi faire, j’étais paralysé. Puis j’ai réfléchi et je me suis dit qu’il était inutile de se cacher, que ces personnages de Monroe et Arbus n’étaient que des masques, des leurres. Je me cachais derrière Marilyn Monroe (oui, c’est ridicule à dire ainsi) pour dire des choses très personnelles et à travers le personnage de Diane Arbus, je parlais d’un autre, d’autres personnes.

On retrouvait déjà cette idée de dialogue !


Oui mais aussi cette idée de rencontre fulgurante et évidente sur une durée limitée. Quand j’ai décidé d’arrêter de mettre des masques (de me voiler la face) je me suis dit que j’allais raconter l’histoire au plus près de moi tout en inventant des personnages fictifs. Je me suis éloigné de moi et des autres personnes, des autres hommes dont il est question et qui étaient l’objet du roman. Lorsque je me suis remis à écrire, j’ai repris l’histoire dans une forme très classique, « flaubertienne », c’est-à-dire à la troisième personne, avec des bouts de dialogues, des descriptions subjectives, etc. Cela m’est encore tombé des mains, et nouvelle déprime, nouvelle paralysie, jusqu’à ce que je vire toutes les descriptions, tous les « il était une fois ». Le seul moyen de m’intéresser à moi-même et à ce que je faisais, c’était de les faire parler, de les faire écrire, s’écrire. C’est ainsi devenu un roman épistolaire. Presque par défaut. Les autres manières ne convenaient simplement pas. Je ne me suis même jamais dit que j’écrivais un roman épistolaire.

L’amour passe dans le roman par la lecture des lettres et messages de l’autre. Ils ne se rencontrent qu’une fois. Est-ce suffisant pour aimer quelqu’un ?


Je ne sais pas, peut-être. Ce sont deux personnes qui sont amoureuses de l’amour mais aussi amoureuses de l’écriture, de la lecture, et ils tombent d’abord amoureux de l’écriture l’un de l’autre. Mais c’est vrai, et ce n’est pas un détail, ils se sont déjà vus. Ils se sont croisés, une fois, dans un lieu public. Cet état de fait change vraiment la donne : ils ont tout de même une image, même furtive.
De même, il y a de nombreux passages « off » : quand ils parlent au téléphone et où Pierre « se donne » plus qu’à l’écrit. C’est vraiment du « off », ces passages ne sont donc pas dans le roman. Ces passages sont très importants, ils ont été écrits mais j’ai tout jeté encore une fois. Même s’ils ne sont pas dans le livre, ils existent, j’espère qu’on les sent ou qu’on les devine, ils expliquent aussi la nature de cet amour fulgurant. Ils sont le hors-champ, il y a tout le temps du hors-champ dans la vie.

Pierre et Jérôme représentent deux visions très différentes de la vie. Pierre est un homme célèbre et marié quand Jérôme est plus dans l’aventure et multiplie les conquêtes. Ce choix des personnages que tout oppose est-il symbolique ?


Je ne me suis pas occupé de la symbolique ou du symbole. Derrière Jérôme et derrière Pierre, Il y a deux modèles, deux personnes « existantes ». C’est en cela que je me place dans le courant dit autofictif. Je est un autre, un autre que moi, etc. Dans les passages concernant Pierre, il y a des choses que j’aurais aimé entendre de la part de ces « modèles vivants », dans les passages concernant Jérôme, il y a des choses que j’aurais aimé dire si j’avais eu le temps ou l’esprit (ou le talent) pour cela. Je suis celui qui projette, fantasme, affabule. Et j’assume. Je suis donc autant (et aussi peu) dans un personnage que dans l’autre. Même si Pierre et Jérôme existent quelque part, ils ne sont pas que des symboles ou des « clichés ». Ah ! Je viens de lâcher le mot fatal : « cliché » ! Certains critiques m’ont beaucoup (violemment même) reproché l’usage de certains clichés mais ils ne savent pas que si j’avais été plus loin dans l’autobiographie, si j’avais juste retranscrit la vie, la liste des clichés aurait été plus grande encore. La vie est remplie de clichés ! Elle regorge de clichés ambulants et autres choses improbables, vous ne trouvez pas ? Je ne vois pas pourquoi la littérature devrait être plus intelligente ou plus sobre ou moins romantique que la vie. La vie est aussi une montagne de clichés.

Effectivement, tout oppose Pierre et Jérôme, mais ce sont deux amants. Il y a une vraie attraction / affection entre eux. Pierre est quelqu’un de célèbre. Jérôme est strictement inconnu. L’un est quelqu’un de très stable, l’autre est paumé, une sorte de clochard céleste, un garçon en forme de fait divers. L’un écrit de manière raisonnée, l’autre écrit à la poursuite d’un lyrisme qui l’emporte. Mais j’espère qu’on se rend compte que Pierre est en réalité tout aussi paumé que Jérôme. Ils le sont différemment. Ce n’est pas le même type de perdition mais ils sont perdus tous les deux. C’est pour cela qu’ils se reconnaissent si bien, que cela va si vite entre eux, comme si ça coulait de source, leur rencontre est un précipité, comme on dit en chimie.

Vous abordez également le terme de la folie à travers le personnage de Jérôme. Au contraire de Pierre, on sent que Jérôme peut basculer à tout moment…


Jérôme est un être clivé, le sexe et l’amour sont séparés chez lui, idem les sentiments et le corps. Jérôme est quelqu’un de très fragile sur le plan psychique, on parlerait aujourd’hui de « bipolarité ». Je préfère dire « caractère malheureux », c’est peut-être moins précis, moins sérieux mais c’est plus joli. La dépression est un thème que je voulais aborder même s’il existe déjà de très beaux livres sur le sujet. L’un de plus beaux est de William Styron, « Face aux ténèbres » qui est le récit d’une longue descente aux enfers. Sinon il y a « Coma » de Pierre Guyotat. Ce sont deux grands livres sur la dépression mais je voulais faire quelque chose d’un peu différent, si possible. Je voulais construire un livre dans lequel la dépression interviendrait comme un mécanisme faisant avancer l’histoire. Ces moments de dépression de Jérôme inquiètent et intéressent Pierre. La folie de Jérôme provoque Pierre, elle lui fait peur, elle le « déconforte ». Pierre ne connaît pas la dépression autrement que dans les livres, il n’en a aucune connaissance intime, c’est aussi quelque chose qui le fascine chez Jérôme, il veut comprendre, jusqu’au bout, jusqu’à l’os.

Jérôme est un saint et une pute (c’est souvent la même chose), il cherche l’amour désintéressé, l’amour sans salissures. C’est aussi pour cela qu’il a tant de mal avec le sexe. Il n’a toujours pas compris que la salissure n’est pas forcément le problème. Plus la rencontre approche, plus Jérôme a peur. Ils montent tellement haut que la réalité ne peut être que décevante. Jérôme cherche l’amour absolu comme on chercherait le Saint Graal, et au fond, ce qui compte, c’est la quête. La mort peut alors apparaître comme la meilleure solution pour ne jamais interrompre cette quête, la mort fixe l’amour.

Il y a peu de romans épistolaires qui sortent en librairie. Vous êtes-vous inspiré de certains romans pour respecter la mécanique très particulière de ce genre littéraire ?


Non, je ne suis pas quelqu’un qui étudie. Bien sûr, au lycée, j’ai lu les « Liaisons dangereuses », mais c’est tout. J’ai arrêté les études très vite. J’ai travaillé Bohème à l’instinct, à l’oreille. Quand on écoute on sait vite ce qui va ou ne va pas. Ce qui n’était pas évident, c’était de garder une tension dramatique tout au long roman. Quand on s’aime, il faut le dire, il y a beaucoup de répétitions, on arrête pas de se dire qu’on s`aime et c’est à peu près tout. C’est très ennuyeux pour les autres, ce n’est passionnant que pour ceux qui s’aiment. J’exagère mais vous voyez ce que je veux dire. J’ai beaucoup travaillé cet aspect des choses. Je voulais que la mécanique soit bien huilée et montre aussi la répétition. Pour moi c’est comme une démonstration mathématique. A + B = C ou D soit Pierre + Jérôme = Amour ou Absence d’amour. On se saura jamais. Il faut que l’équation reste ouverte.

Cela dit un roman m’a beaucoup fait réfléchir, c’est « Délire d’amour » de Ian McEwan, roman basé sur l’étude d’une maladie psychiatrique, le syndrome de Clérambault. C’est un type d’érotomanie à tendance mystique. La personne malade est persuadée qu’elle est amoureuse d’un autre mais cet autre ne le sait pas encore. La personne atteinte du syndrome fait tout pour ouvrir les yeux à celui ou celle qui ne sait pas encore qu’il est amoureux. C’est effrayant et cela peut aller très loin dans la violence et la folie, jusqu’au crime passionnel. A l’époque de Clérambault, à peu près l’époque Charcot, on pensait que ce syndrome ne touchait qu’une grande majorité de femmes. Je ne sais pas si c’est toujours le cas aujourd’hui. Il me semble que les hommes sont aussi capables d’érotomanie mystique. Et peut-être, particulièrement, les homosexuels…

Vous venez de recevoir le Prix Rive Gauche à Paris. Le Paris où se déroule une grande partie de votre roman est-il le Paris dans lequel vous vivez ?


Oui, je vis dans le Paris de mon livre ou plutôt mon livre se situe dans le Paris que je connais. Je vis dans cette même rue Michelet qui est citée dans le roman, cette rue Michelet du 6ème arrondissement où habite Jérôme. Quand je note des éléments très vrais et vérifiables, c’est un besoin auquel je réponds, j’ai l’impression de moins mentir et ça donne du plaisir dans l’écriture, il y a comme un danger, un goût de réel. Car le réel, sachant qu’il sera toujours l’impossible à dire, c’est le principal moteur de l’écriture.
Ce besoin de réel soulève évidemment de nombreuses questions quand on écrit un livre. Ne pas oublier qu’il s’agit d’un roman, et ce n’est pas un caprice si je dis roman. Je fais confiance au temps, qui fait décanter les choses. Il y a un tri qui se fait tout seul. Certaines choses sont de l’ordre du racontable, d’autres non. Cela ne se joue pas forcément sur le plan de la morale. Tout se joue au moment de l’écriture qui est toujours un moment d’éthique. Il faut aimer ses personnages, même si c’est pour mieux les violenter. Tant qu’on aime, même si on dit des horreurs, ça va. C`est terrible les écrivains qui ne savent pas aimer, il y en a beaucoup en plus…

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?


Le premier auteur c’est Marguerite Duras qui est d’ailleurs assez présente dans le roman. Elle disparaîtra dans les prochains mais je voulais rendre à César ce qui lui appartient. Même si j’en suis aujourd’hui sorti, j’ai longtemps été  « durassien », dans la maladie Duras. Je crois avoir tout lu, des romans aux essais, des biographies à certaines thèses, aux films. J’ai écouté toutes les émissions qui parlaient qui lui étaient consacrée. La lire fut une révélation. Je ne savais pas que l’écriture pouvait être aussi libre, courante. Avant Duras, bizarrement il y eu Bossuet, Les Oraisons funèbres, en classe de Première. J’avais adoré cette écriture. Comment peut-on construire un texte aussi court mais aussi dense et fort ? Après j’ai lu presque tout Bossuet.
Après j’ai fait du théâtre. Je ne lisais plus beaucoup mais j’apprenais des textes par cœur. Plus tard je me suis aperçu qu’au théâtre, c’est la place de l’auteur qui me plaisait, pas celle du comédien. Je n’ai pas su me l’avouer tout de suite. C’est un peu grandiloquent, un peu inaccessible de se dire que l’on va écrire et qu’on ne va faire que ça.

Quel est l’auteur qui vous donnerait envie d’arrêter d’écrire (pour ses qualités exceptionnelles) ?


Marcel Proust. Quand je n’écris pas du tout, j’adore le lire. Je le lis et je l’écoute beaucoup, des nuits entières. Les éditions Thélème ont enregistré toute La Recherche, c’est génial, splendide. J’écoute parfois d’une oreille, mais je suis là, j’entends, il y a le flot des paroles, ça pénètre. En revanche, quand je me mets à écrire, il m’est impossible de le lire. Il y a des auteurs, comme Proust ou Duras, les grands stylistes, qui provoquent une forme de dictature. Ils ne laissent pas le choix, ils intimident, mettent sous influence. Leur écriture devient la seule écriture possible. C’est très fort mais dangereux.

Quel est le roman que vous avez relu le plus souvent ?


Aucun titre ne me vient à l’esprit mais Proust et Duras, encore, je me répète. Je relis aussi beaucoup d’écrivains contemporains. J’ai des phases où je me consacre entièrement, uniquement à l’oeuvre d’un seul écrivain, Hervé Guibert, Guillaume Dustan, Bernard-Marie Koltès. Je lis tout ce qu’il est possible de lire. Je fabrique ma culture ainsi, de manière autodidacte. Quand Duras évoque un autre auteur, je me mets à lire tout de cet auteur. Quand elle parle de Jean Paul Sartre, de Racine ou de Hélène Bessette, je vais lire Sartre, Racine ou Bessette. J’ai eu ma période Violette Leduc. Qui fut très intense. J’ai tout lu. Idem Jean Genet, Mishima. Maintenant je suis moins fanatique, moins monomaniaque. C’est quelque chose d’assez adolescent, ce besoin d’avoir des idoles. On a besoin d’admirer, de se placer dans le sillage d’un auteur, de se prétendre « fils spirituel de machin ou truc». Ça passe avec l’âge.

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Oh presque toute la littérature américaine et des auteurs comme Faulkner par exemple. Sinon je regrette de ne pas mieux connaître Dostoïevski. J’ai seulement lu « Les carnets du sous-sol » et « L’Idiot ». Et Tolstoï ! Le géant Tolstoï ! Shame on me ! Même pas lu… pourtant c’est guère épais…

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


Un essai de Marguerite Yourcenar sur Mishima : « Mishima ou la vision du vide». C’est peu connu mais tellement grand ! J’avais 17 ans quand je me suis retrouvé avec ce petit essai entre les mains. J’ai eu beaucoup de chance ce jour-là. J’ai gagné du temps.

Quel est le classique dont vous trouvez la réputation surfaite ?


Paul Claudel. J’ai toujours eu du mal avec Claudel. Partage de midi à la rigueur mais Le Soulier de satin, pitié ! Je crois que c’est Guitry qui en sortant de la pièce s’est écrié : Heureusement qu’il ne nous a pas fait la paire ! Et puis Paul Claudel le grand chrétien charitable… quand on pense comment il s’est comporté avec son génie de sœur…

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


J’aime beaucoup cette phrase de Proust : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. » On peut remplacer le terme « lire » par « écrire » : Chaque écrivain est, quand il écrit, le propre écrivain de soi-même. Non ?

Et en ce moment que lisez-vous ?


Contes à Rebours de Nick Flynn, j’aime beaucoup beaucoup. J’attends avec impatience le prochain Mathieu Riboulet, Les œuvres de miséricorde, mais aussi Fassbinder, La mort en fanfare de Alban Lefranc et Pour une contemplation subversive de Christophe Pellet.

Propos recueillis par Pierre Krause

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La domination Angot

31 août 2012

On n’écrit jamais qu’un seul livre et voici que c’est le livre dont tout le monde parle, le livre dont tout le monde va parler. Même ceux qui ne l’ont pas lu ou ne le liront pas, même ceux-là prendront la parole, ma main à couper. Libé a commencé très fort en titrant que ce livre « domine de très haut la rentrée littéraire ». Donc c’est un livre et déjà un phénomène. Titre : Une semaine de vacances. Auteur : Christine Angot. Editeur : Flammarion. Prix : 14 euros.

Je n’aime pas les tapages médiatiques, ils m’irritent ou m’écoeurent, on dirait des partouzes mal fréquentées. De plus, 800 parutions environ, c’est trop injuste de se focaliser sur un seul livre, quel qu’il soit. Mais. Mais. Même si je m’étais promis de ne rien dire à propos du dernier Christine Angot (j’avais lu les premières phrases en juillet), je n’y arrive pas, je vais donc faire comme tout le monde (shame on me) et en rajouter une couche. Christine Angot n’a pas son pareil pour faire parler d’elle, d’une certaine façon c’est un de ses talents. On aime Christine Angot ou on la déteste, on aime l’aimer et on aime la détester. C’est comme ça avec certaines personnes. On peut appeler ça le magnétisme, le charisme, peut importe le nom.

Donc j’ai lu, deux fois, et me voilà on ne peut plus perplexe, complètement partagé. C’est un petit livre, on pourrait le lire d’une traite, le temps de fumer trois clopes. Mais justement, on ne peut pas, il faut s’arrêter. Car on suffoque, il faut reprendre sa respiration, à plusieurs reprises, un peu d’air frais, se reposer les yeux aussi bien. Ce livre est dense et petit comme un trou noir et comme un trou noir il vous attire, vous aspire, le temps se dilate autour de lui. La seule chose que l’on voit, c’est le disque d’accrétion, ce que décrit Christine Angot, les restes visibles de la matière en tourbillon en train de se faire avaler par le corps central.

Roland Barthes disait que la littérature était là pour « déconforter ». Le fait est que je fus dans un grand inconfort, ça tanguait pendant la lecture et maintenant j’oscille. Rarement un livre aura provoqué en moi des sentiments aussi contraires. D’un côté je me dis qu’il y a là un certain triomphe de la littérature (la puissance descriptive de Christine Angot, son vortex narratif, son regard micro et macro-scopique, son flux tendu à l’extrême), d’un autre, je me demande pourquoi, mais pour quoi, pourquoi tout ça, pourquoi se faire mal et nous faire autant de mal par la même occasion ? Bien sûr que la littérature n’est pas là pour faire du bien, ce n’est pas ce que je dis. La littérature qui cherche à faire du bien me tombe des mains. D’ailleurs la littérature qui ne fait que du bien ne fait pas littérature. La littérature doit nous contrarier, nous faire osciller, nous placer dans un état de perte, nous décentrer.

La quatrième de couverture me semble révélatrice du problème posé par ce livre, on peut y lire ceci : « L’écrivain lève le voile, non pas pour faire peur mais pour qu’on voie et qu’on comprenne. » D’accord. Mais qu’on voie quoi et qu’on comprenne quoi ? Ce qui se passe dans la tête de Christine Angot ? C’est tout ? C’est beaucoup me diriez-vous, réussir cela c’est déjà une réussite. Mais c’est tout ou il y a autre chose ? Je sens qu’il y a autre chose mais ce n’est pas clair, un doute subsiste. A dire vrai j’ai l’impression de m’être fait avoir, d’avoir été pris au piège, kidnappé, d’être tombé dans un vieux puits aux parois trop lisses pour en sortir seul.

D’ailleurs, la fin du livre – sublime : la dernière phrase, la dernière scène m’ont fait penser à Beckett- illustre bien ce que j’avance : le livre se termine parce que Christine Angot a décidé que c’était assez, stop, on arrête là. En tant que lecteur on se sent délivré, l’auteur nous libère comme elle libère son personnage, d’un coup elle la dépose à la gare, le train arrivera dans deux heures, on se retrouve seul à attendre, parce que une semaine de plus serait une semaine de trop. Je ne sais pas si Libé a raison d’écrire que le dernier roman de Christine Angot domine de très haut la rentrée littéraire (je n’ai pas lu tous les autres livres) mais une chose est sûre, Christine Angot domine de très haut son lecteur. Ceux qui aiment ça (la domination) vont jouir, c’est certain. Pendant la lecture j’ai eu la désagréable impression que Christine Angot me tenait la tête par derrière, m’empoignant fermement par les cheveux : Lis, regarde, ne t’arrête pas, regarde exactement ce que je te dis de regarder, tu vois ? Tu vois la scène ? Tu te représentes bien les choses, tu la vois, elle ? Tu es à sa place ? Je te dis de te mettre dans la même position, tourne toi. Et lui ? Lui aussi tu vois comment il fait ? Tu entends sa voix ? Tu y es ou pas ? Fais un effort, merde !

Une semaine de vacances sera un succès éditorial et c’est tout ce que je souhaite à Christine Angot, ne lui voulant personnellement aucun mal. Il faut lire ce livre qui nous donne des nouvelles de la littérature d’aujourd’hui dans ce qu’elle a de plus vivant. D’une certaine façon ce genre de polémique est un petit triomphe de la littérature, donc une bonne nouvelle. Mais ne pas oublier que ce livre est aussi un trou noir, un cauchemar éveillé, une monstruosité au sens étymologique du terme. En psychiatrie on parle d’états-limites ou syndrome borderline. Ici on peut parler d’écriture-limite, écriture border line. Certes c’est beau, c’est fort, mais ne pas oublier que le champ gravitationnel d’un trou noir est si intense qu’il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper.

Avant de terminer mon article, une petite comparaison philosophique qui n’engage que moi : Christine Angot / Camille Laurens ? L’une est aussi brune que l’autre est blonde mais surtout Christine Angot c’est l’en-soi, Camille Laurens c’est le pour-soi. Je ne dis pas que l’une est meilleure que l’autre, ce n’est pas un concours hippique et je ne suis pas juge. Mais l’en-soi est le mode d’être des choses, le pour-soi est le mode d’être des hommes. Les choses et les êtres chez Christine Angot sont fixes et statiques, ils ont une fonction déterminée ; le monde chez Camille Laurens est un monde de l’existence, l’homme y est sans essence préétablie, à lui de s’en construire une. Certes Christine Angot et Camille Laurens ne nous parlent que de la liberté et du désir, mais c’est leur seul point commun, leurs chemins et moyens sont radicalement opposés.

Je ne voudrais pas terminer ce papier sans citer quelques magnifiques livres de la rentrée, parce qu’il n’y a pas que Christine Angot dans la vie :

- Fassbinder, La Mort en Fanfare de Alban Lefranc, éditions Payot & Rivages

- Les Oeuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet, éditions Verdier

Contes à rebours de Nick Flynn, éditions Gallimard

- Pour une Contemplation subversive de Christophe Pellet, à L’Arche Editeur.


Aux planètes gazeuses

29 août 2012

Au temps jadis du petit chat mort

28 août 2012

Bondage on the fish

28 août 2012

Le fils de l’homme

26 août 2012

Tahar Rahim by Youssef Nabil

Clean

24 août 2012

Il était une fois quelque part en France en l’an 2012. Il était une fois un jeune homme qui s’obstinait à vouloir raconter des histoires à Dieu. Ce jeune homme qui croyait aux Il était une fois, c’est moi, ce jeune homme c’est vous. Même si vous êtes une jeune femme, ce jeune homme, c’est vous. Plantons le décor : c’est l’été, temps présent, le mois d’août. Le jeune homme est seul chez lui avec son amoureux. Dehors il fait très chaud, 36 degrés, l’âge du jeune homme en température. Trois punkettes adorables sont condamnées au goulag en Russie, près d’Amiens ça chauffe, toujours les banlieues, ces marges, cette périphérie centrale, ces lisières comme dirait Olivier Adam. Les banlieues qui ne partent jamais en vacances, les banlieues à qui personne n’a donné le goût des livres, ces centres névralgiques de la République, omniprésents et invisibles. Les gens des banlieues, mes frères et mes soeurs, puisque je viens de là.

Pendant ce temps l’amoureux du jeune homme arrose les géraniums des balcons, musique dans le salon, Blonde Redhead. En caleçon et allongé sur le lit, le jeune homme traîne sur Facebook et Grindr, il vaque. C’est là que commence l’histoire, par l’apparition d’un miaou. 21 ans, la queue dressée, suceur gourmand, pas loin, bronzé et fin, sexy joli comme un cœur : – Salut, ça va ? T’es où ? Hot ? Dispo now ? Tu reçois ? – Oui, oui, oui. Oui à tout. Echange photos, le miaou se révèle de plus en plus minou et c’est le jeune homme qui commence à ronronner. Du temps passe, l’appli Grindr plante à deux reprises mais la connexion reprend. Echange détails sexe, trips, pops, la routine, désir machinal, boule au ventre. Soudain, la phrase qui plombe l’atmosphère et refroidit même cette canicule : – Kpote ou pas ? Moi ça me dérange pas si pas. – Ah bon ? T’es séropo ? – Non mec, suis clean. – Clean ? Je ne te parle pas de clean, je te parle VIH et MST ! – Ben non, mec, suis clean moi… Voilà, 21 ans et « clean » et beau comme un coeur, frais comme un bourgeon, et « clean », le contraire de sale, c’est triste, « clean » est le plus sale des mots. Un mot qui tue. Un mot qui trompe et s’enracine comme de la mauvaise herbe. Clean, clean, clean, le jeune homme se répète le mot et il se sent vieux, lui qui a connu l’époque Guibert, Rock Hudson, Adjani au journal de 20 heures, etc.

Même si le jeune homme comprend, même s’il ne juge pas, même s’il a lu et vénère Guillaume Dustan, même si chacun fait ce qu’il veut et peut de son corps, petite amertume, petite amertume qui deviendra grande. Le jeune homme ferme l’appli Grindr, cut, il ne rencontrera pas le miaou du quartier, dommage, petite frustration. L’histoire serait finie si elle n’était pas mondiale et s’il n’y avait eu pas Brent, de l’autre côté de l’océan, Brent mort le mois dernier. Brent qui était un petit gars du Minnesota venu s’installer en Californie des étoiles et des envies plein la tête, un garçon sous forme de fait divers. Brent était lui aussi un sacré miaou, encore plus miaou et photogénique que le miaou de Grindr à Paris. Il avait 23 ans, pas d’assurance pour payer son traitement, le Studio qui l’employait payait mal les barebackeurs, c’est comme ça, économie de marché, par delà le bien et le mal. Afin de parachever le cliché et non sans panache, un soir le petit Brent a escaladé le Y du Hollywood Sign, complètement nu. Il a longuement contemplé son rêve puis s’est laissé tomber dans le ravin en contrebas, dernier cut. De Brent il ne reste plus que quelques films et vidéos dans lesquels ses orgasmes sont filmés en gros plan. Mais une fois, si on regarde bien, on peut apercevoir un sourire et un regard direct caméra, très « clean », comme un appel, une seconde innocente. Cette seconde arrachée au montage final, un oubli peut-être, sera toute la carrière cinématographique de Brent, son plus grand rôle, un regard caméra plein de vérité. Brent rêvait de tourner avec Julia Roberts. Le reste n’est qu’une série de petites morts en technicolor, inondées de jus et de râles, secouées par de répétitifs fondus enchaînés tandis que le petit corps imberbe de Brent exulte, écrasé sous le poids de mâles sans visage qui passent et repassent, en boucle.

I shouldn’t even be here…

21 août 2012

Simply the voice

21 août 2012

Le garçon suspendu

20 août 2012

Rue Michelet Paris 6ème le 17 août 2012