Simon Luca Oldani
29 juin 2012
28 juin 2012
Juin 2012, temps lourd, chaleur de baise, je photographie Simon Luca Oldani, chez lui, nu dans son lit, pour un peu je me prendrais pour Bert Stern devant Marilyn. Nous fumons, nous parlons. Je reste pro, je pense à Pierre. Ce n’est pas difficile de penser à Pierre. C’est moi ou il fait moins beau depuis que le Gauche est passée ? Ai-je la berlue, est-ce que je délire ? Car c’était bien l’été pendant les dernières semaines de la présidence Sarkozy, non ? Je crois que j’avais même bronzé dans les jardins du Luxembourg… en avril. Aujourd’hui il pleut, il fait gris, moche, on sue et on a froid, on sait plus comment s’habiller. On ne sait plus de quoi demain sera fait. Giboulées de mars en juin. La tête à l’envers.
Il est formidable ce temps. C’est un temps de rigueur, un temps fait pour le travail, un temps à jeter ses Ray-Ban. Un temps pour réfléchir, pour reconstruire, pour repeindre chez soi, faire des projets, des photos. Il n’y aura pas de vacances cette année. Certains partiront en vacances, sur les routes, c’est normal, mais dans les têtes, il n’y aura pas de vacance. La Gauche est passée, au boulot. Cette année on ne va pas se dorer la pilule, on ne va pas se la couler douce. Après la realpolitik, voici venu le temps de la politique du réel. Et ce ne sera pas la même chanson. Ce sera beaucoup moins glamour, ça va faire un peu mal, va falloir serrer les dents, qu’on se le dise. Exit Carla Bruni, vive Damia et Fréhel ! Fréhel qui chantait « Il encaisse tout » ou « Tel qu’il est », Damia qui chantait « Du gris » ou « Pluie », justement. Déjà, le programme présidentiel est revu à la baisse. Déjà, le principe de la réalité s’oppose au principe du désir. Le combat cornélien a commencé, il va durer tout l’été, sur la Nationale 7 aussi bien, dans les embouteillages et dans l’Hémicycle, jusqu’à La Rochelle.
Que faire ? Comment se comporter ? Je ne vois que deux solutions : le suicide, la dépression nerveuse ou, comme Nietzsche, l’approbation du monde. Dire oui au monde tel qu’il est, tel qu’il se présente à nous, qu’il se révèle. Ce n’est pas rien ! Ce n’est pas abdiquer, se contenter de ce qui est ou a déjà été fait, ce n’est pas accepter passivement l’état des choses, c’est dire oui, OUI parce que oui c’est toujours mieux que non. Oui est un meilleur début, après on voit. « Indignez-vous », nous disait Stéphane Hessel l’an dernier. Respect total pour Stéphane Hessel – à côté de lui je ne suis vraiment qu’un jeune con – mais c’est fini, je crois, cette notion de l’indignation. Indignation rime trop avec révolution et toutes les révolutions finissent mal, on le sait. Derrière chaque révolutionnaire il y a un petit Robespierre. Le temps et le futur sont à l’approbation des choses, au changement contre la révolution, au OUI universel, à la « créativité collective multiforme » comme disait Deleuze. Et c’est pour cela que le ciel est gris. Pour nous aider, nous accompagner, par souci de cohérence. Le gris, c’est la couleur laïque et républicaine, c’est les vieilles blouses démocratiques des écoliers, c’est le ciel bas, matériel, horizontal, proche de nous, l’inverse de l’azur aristocrate, le contraire du Cap Nègre. Ce mauvais temps, certes il nous taraude les nerfs, il nous sape le moral mais il peut nous rendre lucides. Il est le contraire de la démagogie du grand ciel bleu, le contraire des contes de fées. Et c’est une bien bonne nouvelle. Question d’optique. Comme en photographie.
25 juin 2012
« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » C’est le titre du dernier livre de Jeannette Winterson, lecture conseillée par Patrice. Je lis, je dévore, c’est très beau et tandis que je découvre Winterson ils sont dans la dernière semaine de Je m’occupe de vous personnellement. Dimanche prochain, dans quelques heures, ce sera fini, tout va disparaître. La salle Roland Topor va retrouver son gris bleuté et fini pour moi les exercices d’admiration. Cette dernière semaine ne parachève rien, au contraire, Yves-Noël recommence, de plus belle, c’est encore un nouveau spectacle, neuf comme tous les matins du monde. Je sens monter une vague de nostalgie, elle me prend à la gorge, je bois la tasse salée. La nostalgie n’est que l’angoisse du futur et l’appréhension du vide après le plein. Bientôt, dimanche en fin d’après-midi, dans quelques heures donc, un petit pan de ma vie - petit pan de mur jaune - va s’estomper, disparaître, s’évanouir. J’aurais vécu avec eux, les acteurs d’Yves-Noël, je les aurais aimé d’amour. Tant pis si on me trouve sentimental ou naïf, c’est l’amourre avec ses clichés, ses faiblesses, ses prouesses et ses topos. Je crois que je n’ai jamais offert autant de fleurs qu’à Valérie Dréville, je crois que je n’ai jamais donné autant de pastèques qu’à Dominique Uber. Tous ensemble et chacun en particulier, je les ai caressés du regard, je les ai écoutés, tendrement contemplés. J’ai admiré Yves-Noël, je l’ai supporté, parce qu’il peut être infernal Yves-Noël Genod, infernal dans le sens que Duras donnait à ce mot, infernal comme est infernal ce qu’il a fait et tenu, tout seul pendant trois semaines, un spectacle différent chaque soir, mettre autant de liberté à la fois sur un plateau, gérer les fauves, ne pas leur couper les griffes ou les endormir. Je pense au premier spectacle de Rabeux que j’ai vu : Les Enfers Carnaval. Correspondances. Yves-Noël cite souvent Peter Handke : « Regarde le miracle, et oublie-le ». Je ne sais pas comment je vais oublier le miracle que fut ce spectacle mais comme souvent quand j’ai un problème, je relis Proust : « L’oubli est un puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. » Et j’ai encore envie de faire une citation, parce que ceci sera ma dernière chronique et je sens que ma bouche s’assèche déjà :
« Bien sûr nous eûmes des orages, vingt ans d’amour c’est l’amour fol. Mille fois tu pris ton bagage, mille fois tu pris ton envol. Et chaque meuble se souvient dans cette chambre sans berceau, des éclats des vieilles tempêtes. Plus rien ne ressemblait à rien, tu avais perdu le goût de l’eau et moi celui de la conquête. »
Dominique Uber, chère Catherine Deneuve du Sauvage et de Possession réunis, je vous aime.
Anne Issermann, chère Virginia Woolf à l’ovale lumineux, je vous aime.
Alexandre Styker, mon Marilyn, mon Marcello, mon jeune faon diaphane, je vous aime.
Lorenzo De Angelis, mon cher nageur prodige, toi qui porte bien ton nom de famille, je vous aime.
Marlène Saldana, chère délicate et fine figure du réel, je vous aime.
Philippe Gladieux, mon cher faiseur et défaiseur de lumières et de sons, je vous aime.
Simon Bourgade, mon cher « garçon naturel », je vous aime.
Valérie Dréville, pour tout ce que j’ai déjà écrit et pour le reste, je vous aime.
Yves-Noël Genod, mon cher chat blond, de gouttière et angora, qu’est-ce que je peux ajouter ?
J’avais de grandes ambitions avec mes chroniques pour ventscontraires.net, j’aurais voulu suivre le spectacle, en rendre compte de la manière la plus précise qui soit. Une sorte de spectacle littéraire dans le spectacle. Pas sur le spectacle mais dedans, exactement, sous le soleil. Je n’y suis pas arrivé. Il y aura eu 22 représentations, je n’ai fait que 11 chroniques. On ne suit pas à pieds dans la vase un pur sang lancé au galop. Au final il y aura eu autant de Je m’occupe de vous personnellement que de têtes et de mémoires de spectateurs. Ce que j’ai vu, je l’ai vu par le trou de ma serrure personnelle, tout petit point de vue, l’instant d’un regard. Mais un regard qui s’est dilaté à la mesure de toute la vie. Je vais moins vivre désormais. J’aurai moins de vie vécue. Dimanche soir, après la dernière, je me mettrai sérieusement dans mon second livre. Je suis prêt pour l’apnée. J’aurais reçu beaucoup d’oxygène ces-temps-ci.