Un vertige avec Arnaud Cathrine
29 mai 2012
27 mai 2012
Marilyn Monroe
Marilyn ? Juste de la terre d’argile, vraiment ; une divinité pas très nette — dans le sens où un banana split, ou un cherry jubilee, est une chose pas très nette — mais divine. Des lèvres scabreuses, une chevelure inondante, des pattes de soutien-gorge glissantes, le tortillement rythmique de volumes toujours en mouvement qui luttent pour plus d’espace dans l’infini de son décolleté, tels sont ses emblèmes, ses attributs, si propices à la caricature qu’on était en droit de supposer qu’ils l’auraient rendue aussitôt identifiable dans le monde entier ; or, dans ce qu’on appelle la vie réelle, Marilyn n’est pas facile à identifier. Elle évolue dans les rues de New-York sans être en butte aux regards, fait signe à des taxis qui passent leur chemin, se fait servir un jus d’orange à la terrasse d’un café Nedick’s, et le serveur ne se doute aucunement que sa cliente fait l’objet de quelques-unes des plus ambitieuses ambitions. En fait, plus souvent qu’en mainte autre circonstance, il faut que l’on nous dise que c’est bien Marilyn, car elle a l’air, pour qui la voit fortuitement, d’un simple spécimen, entre tant, de la geisha américaine, de la chérie tarifée, de la mignonne de boîtes de nuit, dont la carrière s’étend des cheveux décolorés à douze ans jusqu’à un homme marié ou trois, confisqués aux épouses quand elle aura vingt ans. Mais si conforme au « type » que soit Marilyn par certains cotés, elle n’y appartient pas véritablement : elle manque trop de dureté ; et puis elle est capable d’une grande concentration en matière de sensibilité, le vrai secret pour qu’un talent quelconque puisse agir. Ce qui est le cas chez elle. Le personnage qu’elle joue, silhouette de petite abandonnée à la gaminerie pathétique, est d’une santé et d’un charme convaincants, faciles à comprendre, en raison du très faible écart entre son image cinématographique et l’impression qu’elle donne en privé. Or l’une et l’autre de ces personnalités tirent leur séduction d’une même circonstance : sa nature d’orpheline, en effet ; tant en esprit qu’à la lettre. Elle a reçu la souillure et aussi l’illumination, les stigmates de la mentalité orpheline : ne se fiant à personne, ou si peu, elle trime comme une paysanne pour plaire à tous ; elle veut faire de chacun de nous son cher protecteur. Et nous, par conséquent, nous, son public et les gens qu’elle connait, sommes flattés, apitoyés, excités. Cette anxiété profonde qui lui est propre (quiconque n’arrive jamais moins d’une heure en retard aux rendez-vous, c’est qu’il est empêché de partir par l’incertitude et l’angoisse, non par la vanité ; et c’est l’angoisse, encore, la tension due à l’incessant besoin de plaire, qui pour une large part occasionne les fréquents maux de gorge dont elle est incommodée, ses ongles rongés, ses paumes moites, ses petits accès de rires gloussantes à la japonaise), c’est cela même qui nous incite à une chaleureuse et fondante sympathie, que ne fait rien pour abolir l’éclat de son attitude, pour le reste si flamboyante : peut-on imaginer rien de plus puissant, et de plus désarmant, de plus enjôleur qu’une personne trompettée en tous lieux et pour qui nous sommes suppliés d’être compatissants. Et nous sommes tout disposés à l’être : dans une telle situation, chaque participant peut dévorer à belles dents sa part, et tout le monde est content. Sans cesse, on nous répète que Marilyn est une « institution », un « symbole » ; et son mari lui-même, l’auteur dramatique Arthur Miller, a écrit un article pour nous en informer. Mais les institutions tendent vers les ténèbres ; et les symboles sont choses plus dénuées de vie encore, et de sang : oui, ce sera un jour bien morne que celui où cette fille charmante, et vivante, acceptera avec le plus grand sérieux un emprisonnement verbal aussi glacé.
Truman Capote
26 mai 2012
Clément me demande ce que ça fait d’être en couple et amoureux. Clément a vingt ans, il n’y va pas par quatre chemins, ses questions sont toujours pertinentes. Je réponds que ce n’est pas un état de fait général, que ça se compose chaque jour, que je ne sais pas répondre, que c’est aussi un étonnement de chaque instant. Clément me demande si je suis heureux. Oui, je le suis. Il demande ensuite ce que ça fait d’être avec quelqu’un qui a un blog, qui raconte des choses intimes sur son blog. C’est le cas de Pierre, mon amour, pierrecourcelle.com, et c’est mon cas, aussi, ici même. Je réponds que ça ne me gêne pas, que Pierre et moi ne parlons presque jamais de nos blogs, que c’est une dimension qui se rajoute à « la vie vécue », que c’est excitant finalement. Excitant dans le sens de grisant, riche. Récemment Pierre a publié une lettre de son père, c’est comme ça que j’ai appris que le père de Pierre connaissait mon existence puisqu’il demandait de mes nouvelles. Quel bonheur. Pierre sait que je sais mais je n’en ai pas parlé avec lui, pas besoin. De plus, parler avec lui de la lettre de son père serait impudique. Découvrir cette lettre sur le blog de Pierre et n’en dire mot, c’est une forme de pudeur. Comme quoi, la pudeur existe entre Pierre et moi, même si à première vue on pourrait croire que nous n’en avons pas. Peut-être que je suis exhibitionniste mais je ne crois pas, ce n’est pas aussi simple. Il y a une grande part d’intimité entre Pierre et moi et cette part (rempart) reste pour nous, entre nous, tout ne va pas sur la place publique, loin s’en faut.
Nous sommes dans la rue avec Clément, rue du Mail, à côté de la place des Victoires, devant Le Pastis, café dans lequel Mathieu Simonet fête son anniversaire, 40 ans. Je voudrais expliquer plein de choses à Clément, sur l’écriture, sur l’autofiction comme on dit, sur la vérité, etc. Je ressens de plus en plus le besoin d’écrire sur ce que je vis. J’écris pour noter, pour comprendre et pour donner. Le fait d’écrire ne m’empêche pas de vivre les choses, au contraire. Disons que je les revis en écrivant et même plus, je les vis tout court, différemment, mieux, plus loin, dans un temps modifié.
Hier je gardais Z., 6 mois. José Lévy nous a rejoint rue d’Assas. J’étais au café Le Chartreux et j’attendais le papa de Z. José a pris Z. dans ses bras, c’était très beau, les grandes et fines mains de José, mains bronzées du soleil d’Israël, et les petites mains blanches de Z. En ce moment José a un tatouage sur la main droite : une étoile noire. Le contraste avec la peau de bébé était magnifique. J’ai fait des photos, plein de photos. Aujourd’hui j’ai craqué, j’ai posté sur Facebook une photo de José et Z. J’ai prévenu le papa de Z. C’était une photo sur laquelle le visage de Z. était caché par un petit chapeau fleuri. Malgré ça, « par principe », le papa de Z. m’a demandé de retirer la photo. Ce que j’ai fait illico. Et je n’en veux pas du tout au papa de Z. Je comprends sa position, je la respecte. Mais j’aimerais que lui aussi comprenne ma façon de fonctionner. Quand je poste ce genre de photo, il ne s’agit pas pour moi d’exhiber Z. qui a 6 mois et ne peut rien contrôler, il s’agit de partager un peu de beauté. Car la beauté, c’est comme ça, je ne sais pas la garder pour moi seul. Si je la garde elle me semble moins belle, un peu dévitalisée. Quand je la donne ou la montre, la partage, elle trouve, retrouve à mes yeux toute sa qualité de beauté, libre, donnée à tous les vents.
Je raconte cette anecdote pour illustrer ce que je voulais dire à Clément. Si j’ai choisi d’écrire sur ma vie (sur, contre, tout contre) c’est parce que je n’ai pas besoin d’aller sur la Lune. Ni besoin ni envie. La lune, je la trouve au coin de la rue, rue d’Assas par exemple, dans le jeu de mains et de hasard entre Z. et José.
Clément m’a dit qu’il voulait écrire quelque chose sur Eléna, amour dont il n’est pas libre. Son titre serait L’été slovène. Pourquoi pas. Mais j’ai dit à Clément : ne te cache pas trop, L’été slovène ça cache un peu, LNA ou Love LNA serait mieux, peut-être. J’en sais rien. Peut-être que Love LNA c’est too much. Il y a quelques semaines je lui avais conseillé « Une histoire d’A ». Lol
Une partie de la lettre du père de Pierre :
(…) Et toi, Tours et le changement de patron, qu’est-ce que ça dit ? De toi et d’Olivier j’ai eu des nouvelles par ton blog. Ah oui, j’allais oublier, j’avance moi aussi dans l’écriture, comme un pauvre tâcheron des mots que je suis. Je viens de terminer la première tranche de mon vécu, jusqu’à l’âge de 13 ans ½, au moment où je suis passé du primaire au collège, directement en 5ème s’il vous plaît, avec cependant une année de retard, qu’il m’a fallu rattraper l’année suivante. Tous ces souvenirs, placés dans leur contexte familial et paroissial, sont rassemblés en 54 pages bien tassées, nom de police Times New Roman, taille de police 12. D’après un calcul approximatif, cela doit faire environ 185.000 signes! Mais j’avoue humblement que la valeur de mes écrits ne se mesure pas à la quantité de signes alignés sur le papier… Néanmoins, si cela t’intéresse, tu pourras récupérer cette première tranche de souvenirs sur un support informatique quand tu passeras à la maison. La suite concernera mes années d’études jusqu’au bac et mes trois premières années d’enseignement avant l’entrée au séminaire. Je vais m’y atteler sans tarder. Je ne te souhaite pas bon courage pour la lecture de cette longue bafouille, puisque tu en arrives à la fin — en supposant que tu aies commencé par le début — mais plutôt toutes mes félicitations pour ta patience et ton insigne bienveillance ! Papa
23 mai 2012
Je suis avec Pierre, j’aime Pierre et je suis amoureux de Pierre.
Trois semaines que j’ai la peur au ventre, en silence, comme un secret de malheur.
Parce qu’il y a Pierre j’ai fait une prise de sang. Des années de que je n’avais rien fait, voulais pas savoir, politique de l’autruche.
Avec Pierre c’est tellement bien que je cherche le problème, que je l’attends et le redoute. Est-ce que je le désire ? Le problème je veux dire, est-ce que je le désire ?
Depuis tout petit je conjugue Eros avec Thanatos.
Bohème c’est ça, Eros qui se fait bouffer par Thanatos.
Avec Pierre c’est différent. Pas de Thanatos. Ou si peu. A tel point que ça me désarçonne. Sans Thanatos je suis en terrain inconnu.
Alors il y a trois semaines je me suis dit que le problème était sûrement dans mes veines. Caché mais bien actif dans la lymphe de mon sang.
J’ai fait part de ma crainte à Emmanuel Lagarrigue. Emmanuel m’a dit que non, ce serait too much, too much to be true.
Moi je sais que ce n’est pas too much, je sais toutes les conneries que j’ai faites ces dernières années. Complexe de Superman.
Je ne me suis pas réellement mis en danger mais le danger, je l’ai tellement côtoyé… Et puis il y a de ces heures entre 3 et 5 du mat, de ces heures qu’on oublie si vite, on sait juste qu’elles furent, ces heures, mais on ne veut plus savoir.
Les résultats, ça fait dix jours qu’ils m’attendent. Dix jours que chaque jour je me décide à aller les chercher, du pas lourd du condamné à mort, dix jours que je n’arrive pas à trouver le bon moment.
J’en reviens. Soleil aujourd’hui, ciel bleu et soleil, je me suis dit au moins, quand je sortirai de l’hôpital, il y aura ce beau temps dans le ciel, pour m’accompagner.
Négatif.
Négatif sur toute la ligne. Je n’en reviens pas.
Ag.Ac anti-VIH 1&2 : Négative
Antigène HBs : Négative
Anticorps anti-VHC : Négative
Syphilis Elisa : Négatif
Syphilis VDRL : Négatif
Chlamydia trachomatis : Négatif
Neisseria gonorrhooeae : Négatif
Mycoplasma genitalium : Négatif
Je suis passé entre les gouttes.
Je ne suis pas Hervé Guibert.
Le pire n’est jamais sûr.
Peut-être qu’il est temps que j’arrête de cauchemarder ma vie. J’ai trente-six ans. Peut-être qu’il est temps que j’arrête avec ce romantisme noir.
Je suis né en 76, on peut dire génération SIDA, je n’ai connu que ça. J’ai grandi avec le spectacle de morts étranges, morts spectaculaires et mystérieuses, télévisuelles, inquiétantes, tragiques : Rock Hudson, Guibert bien sûr, Thierry Le Luron, Dustan, Koltès je crois, etc. J’ai grandi en me disant que le SIDA et moi allions forcément nous rencontrer, que ce n’était qu’une question de temps. J’ai couché avec plein de mecs séropositifs, en le sachant et sans le savoir. J’utilise des « Kpotes », le plus souvent, presque toujours mais pas toujours. Tout est dans ce « pas toujours ». J’ai des amis chez Aides ou chez Act Up et je respecte leur engagement, leur travail, leur lutte. Je les admire. Mais je ne me sens pas comme ça. Hélas. Le sida me fait peur, très peur, et pas du tout, en même temps. Je vis de mourir. Je n’ai pas de conseils à donner. Faire comme moi ou surtout pas comme moi, là n’est pas mon propos. Il faut se regarder en face, je crois. Avec lucidité. Déjà faire ça. Chacun pour soi.
Pierre est la pierre sur laquelle je bâtirai mon Eglise. Ce sera une Eglise de vie. Je n’étais pas préparé à ça, moi, l’oiseau de malheur.
Il y a quelques jours, Pierre, Noël Herpe et moi, nous nous sommes retrouvés au Centre National du Livre pour assister à une rencontre avec le vieux Michel Butor.
Pierre a raconté la scène sur son blog, www.pierrecourcelle.com, titre de l’article = Reine des Facultés.
Pierre a passé sous silence quelque chose. Juste avant que Butor ne commence, un jeune garçon, de ces garçons dont la beauté s’impose, est venu s’installer juste à côté de moi, à ma gauche, c’était la dernière place libre. Pierre était à ma droite. Grand, brun, peau blanche et yeux bleus, le garçon a juste demandé d’une voix basse si la place était libre. Il a parlé dans un grand sourire. Le sourire de ceux qui savent qu’on ne leur refuse rien. Même pas d’arrogance, juste le calme et l’assurance de la beauté. Comme du vif-argent, j’ai vu ce léger trouble traverser le visage de Pierre. Oh, je ne parle que d’une fraction de seconde mais cette fraction est de ces fractions qui vous pincent le coeur et vous le font battre un peu plus vite. Jalousie sourde et inquiète. Butor s’est mis à parler. Le garçon à ma gauche prenait quelques notes, le plus sagement du monde. Son épaule et son bras droits venaient par instant se coller à mon épaule et mon bras gauches. A chaque fois que le contact avait lieu, ma gorge se serrait, une boule de feu grossissait dans mon ventre. A ma droite, omniprésent, Pierre. Ce qui me faisait le plus de « mal », ce n’était pas mon illusoire et fantasmatique infidélité, c’était que le garçon à ma gauche puisse exister dans le monde visible de Pierre, que Pierre puisse le voir, le désirer, le toucher, fut-ce en pensée. Comme on se fait souffrir pour de petites choses. Comme le sentiment amoureux peut être tordu, manipulateur, mesquin, égotique.
Il y aura encore beaucoup de garçons assis à ma gauche. Dans mon monde et dans le monde de Pierre. Des garçons page blanche, promesse incertaine et absolue, petits dangers de vingt ans. Bombes atomiques en puissance.
Il faudra faire avec. Les ignorer, les tenir à distance ou coucher avec, par exemple avec Pierre. Coucher avec pour mieux les annuler. Coucher avec pour flirter avec le danger, pour vérifier, pour mesurer.
Mais la vie, la vita nova, le futur, l’avenir, l’amour-roman comme dirait Camille Laurens, l’histoire d’amour, la vie commune, c’est avec Pierre. Pour toujours.
Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité.
(…)
Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d’une infinité d’amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité.
Marcel Proust
21 mai 2012
JOURNAL EN RUINES, Noël Herpe :
« 19 juillet.
Nuit sinistre, où après mon retour de Rome et d’une nuit d’anniversaire juvénile, je vais m’exhiber en tenue de pute dans le bar habituel… A force de provoquer un garçon ivre, je recueille une gifle qui me laisse écroulé par terre, avec le nez en sang et un oeil au beurre noir. Je rentre chez moi je ne sais comment, et le lendemain matin il me faut reconstituer tout cela comme je rechercherais les traces d’un rêve : c’est comme un puits sans fond où je suis tombé sans m’en apercevoir, comme si tout cela était arrivé à un autre dont les faits et gestes m’échappent – et pourtant c’est bien moi qui ai décidé de boire, qui ai voulu cette mise en scène orgueilleuse… Au coeur de ces dérives, il y a toujours une volonté de puissance qui ne sait pas s’arrêter, qui préfère aller au désastre plutôt que courir le risque d’un instant de dépossession. »