Paris est une blonde

30 mars 2012

Il est plein de vie ce jeudi soir.

Vernissage à Ma Galerie, conception Samuel Le Paire, scénographie du très beau et très fin José Lévy, je ne peux pas y aller, pas le temps.

Le titre de l’expo est VOS CHEFS-D’OEUVRE

Yves-Noël Genod me donne rdv rue de Vaugirard vers Saint Placide pour la projo d’un docu sur la méditation transcendantale par David Lynch.

C’est presque intéressant mais je dis à Yves-Noël que je ne comprends pas bien le concept de mantra, et nous trouvons que Lynch se répète beaucoup.

« Transcend. Dynamic Peace. Totality. Consciousness ».

Lynch égrène ces mots comme autant de formule magiques.

Je crois comprendre quand il fait le parallèle avec la physique quantique mais non, là aussi il me lâche au bout d’un moment.

Ce n’est pas le bon jour, le bon soir, je ne vais pas transcender.

J’envoie un sms à José Lévy, je l’appelle mon lion de justesse, mon Deneuve masculin.

Bouteille à la mer, je suis peut-être amoureux, ou en voie de l’être, ce qui revient au m’aime.

Avec Yves-Noël nous décidons de nous sauver avant la fin de la projo.

Arthur Dreyfus est en train de lire mon livre sur un banc au soleil, il aime, dit-il.

ça m’enchante, ça me fait très plaisir, sur le moment je ne sais pas comment répondre.

Laura appelle, elle propose à Yves-Noël de lui prêter son appartement à Rome.

Comme ça, con piacere, pour travailler et se reposer.

Yves-Noël la trouve un peu folle, je dis qu’elle est géniale.

Nous voilà dans un taxi pour Belleville, direction Le Président, dîner Pierre et Gilles organisé par Bazar Editions, Thomas Doustaly and co.

ça tombe bien, je meurs de faim.

José Lévy m’envoie « what!!??? » par sms. Je ne réponds pas car mon petit doigt me dit que je vais le voir.

En fait, je ne suis pas amoureux, je m’emballe, c’est trop tôt. Disons que je suis sous un charme.

Nous sommes en retard, les gens sont déjà assis, Jenny Bel’Air tape sa montre en nous voyant : hé vous êtes en retard les chéris !

Nous sommes à la table dite Andy. Je pense à Gillet. Après NY, Venise, il devrait être rentré à Paris. Faut que je lui montre la vidéo tournée avec lui, aïe, va-t-il aimer ?

Psfff, nos voisins semblent un peu ternes, on va peut-être s’ennuyer. Je suis à la droite d’une belle indienne ou népalaise. A ses côtés il y a un type qui ressemble à John Malkovich, il a l’air très gentil, je lui dis pour la ressemblance, amusé il répond que ça doit être le strabisme. Plus tard j’apprendrai que c’était Simon Liberati dont j’avais adoré le premier roman, Anthologie des apparitions. Je n’ai pas encore lu son Jayne Mansfield.

Je dis à Yves-Noël qu’on peut aussi filer à l’anglaise pour aller nager gratos à la piscine Pailleron, c’est le tournage du prochain clip de Barbara Carlotti avec Philippe Katerine, elle a besoin de figurations.

Ouh là ! Il y a là-bas au fond à droite un garçon brun magnifique, genre désuet nostalgique bien foutu  ! Il serait parfait dans une photo de Youssef Nabil.

J’envoie un sms à Barbara. On peut toujours venir, éventuellement, après le dîner ? Le problème est que n’avons pas de maillots !

Barbara répond : uniquement si vous apportez des flûtes à bec blanches.

Je demande si elle parle de nos attributs masculins, triple lol, soupe de mdr.

Barbara répond : non, instruments de musique.

Bon, c’est pas drôle. De plus Arnaud Cathrine et son corps merveilleusement sculpté sont à Grenoble, il ne sera donc pas dans le bassin.

Le champagne fait son effet, je commence à avoir des fous rire nerveux.

Je remarque un joli et très jeune petit garçon blond, il porte une casquette avec une énorme visière bleu ciel genre hip hop. Je me renseigne, il s’agit de Lukas Ionesco, qui est là avec sa mère, il est photographe, comme la fut sa grand-mère Irina. Ah, Eva Ionesco, j’avais tant aimé son film My Little Princess

La table du pouvoir est bien remplie : Pierre Bergé, Jack Lang, Aillagon, Seban, Frédéric Mitterrand, etc

La table des paillettes est pas mal non plus : Arielle Dombasle comme une libellule multicolore, Ingrid Caven, Victoire de Castellane, Rossy de Palma, Betty Catroux, etc

Je fais la connaissance de Marc-Antoine Serra, qu’est-ce qu’il est gentil avec ses grands yeux mouillés d’amoureux ! On a envie de le prendre dans ses bras, pour le consoler, peut-être.

22 heures et des poussières, les regards convergent, Zahia traverse la salle.

Le corps de cette jeune femme est à la limite du réel. L’expression taille de guêpe semble inventée pour elle.

Yves-Noël ne la connaît pas alors je m’enflamme, je raconte et j’enjolive. Je lui dis pour Ribéry, Benzema, Karl Lagerfeld, etc. J’exagère, j’évoque une nuit à 50 000 euros, ça me plaît bien ce chiffre. Plus tard Yves-Noël verra sur wikipedia que c’était « juste » 2000 euros, décevant.

Nouveau fou rire, je dis à Yves-Noël : on ne peut quand même pas aller la voir en disant « J’aime beaucoup ce que vous faites ! »

Les desserts arrivent. Il y a une sorte d’étouffe-chrétien, un gâteau de riz gluant dit Riz aux 7 bonheurs. J’essaie de les compter. Je sympathise avec Arielle qui est vraiment délicieuse. Elle dit qu’Olivier Steiner est un beau nom, « la douceur de l’olivier et le coup de cravache à l’allemande de Steiner ». Arielle est poétesse.

Bon, c’est trop tard pour la piscine.

Les VIP s’en vont déjà mais cool, les gens se mettent à fumer dans le restau, ça c’est agréable, on se croirait revenu aux années 90, ouf.

Je suis étonné, Marie-France n’est pas là. Je m’étais imaginé qu’elle aurait pu chanter, c’eût été magnifique.

J’ai une longue mais alors très longue conversation avec Hélène Hazera, ce qui tranche avec les bribes échangées ça et là. Je découvre que la culture littéraire de LN est impressionnante : elle évoque Sarrasine de Balzac, Mademoiselle de Maupin, Les aventures du Chevalier de Faublas et surtout de Savalette de l’Ange dont la vie semble incroyable. Je change de sujet, je lui dis que je viens de faire une itv d’Alain Chamfort et Audrey Marnay pour Universal, dans le cadre de l’expo Newton au Grand Palais, LN s’emporte à propos de l’incurie généralisée des patrons des maisons de disque. Elle n’a pas tort. Je lui dis qu’il y a aussi une fierté de l’ignorance, hélas. LN sourit jaune. Pascale Ourbih passe par là, je l’embrasse, je lui dis qu’elle était si bien dans Thelma, pourquoi ne la voit-on pas plus au cinéma ? Elle me dit qu’elle est dans une série diffusée sur France 3 le samedi soir en prime time, faut bien manger.

Retour Hélène Hazera qui est décidément l’anti Zahia. Nous parlons de Sapho, de Fréhel mais aussi de Sade et Mistinguett.

Ah, Mistinguett, je me souviens très bien…

Ma grand-mère Raymonde, à Lourdes, qui me chantait « Paris est une blonde » quand j’étais petit.

ça me faisait rêver.

ça me fait toujours rêver.

Car tout ça n’est pas vraiment réel, n’est-ce pas ?

Tous ces noms, ces noms, ces noms.

Mon petit doigt avait raison : José lévy vient d’arriver.

Last but not least.

Il est accompagné d’une insolente jeunesse.

Dommage pour moi, tant mieux pour lui.

J’échange deux / trois mots avec l’insolente jeunesse, coupe de Moët à la main, ce Benjamin est tout sauf bête, je devine même une garçon très fin, intelligent.

Il a du goût José Lévy.

Je vais rentrer, le Riz gluant aux 7 bonheurs ne passe pas. Il est temps de retrouver ma vraie vie.

La compacte solitude de mon lit.

Victor Hugo

29 mars 2012

Il sentit qu’il entrait dans l’eau, et qu’il avait sous ses pieds, non plus du pavé, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d’Ecosse, qu’un homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève loin du rivage, s’aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix; la semelle s’y attache; ce n’est plus du sable, c’est de la glu. La grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu’on fait, dès qu’on a levé le pied, l’empreinte qu’il laisse se remplit d’eau. L’oeil, du reste, ne s’est aperçu d’aucun changement; l’immense plage est unie et tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui est solide du sol qui ne l’est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant. L’homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se rapprocher de la côte. Il n’est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à chaque pas qu’il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou trois pouces. Décidément il n’est pas dans la bonne route; il s’arrête pour s’orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s’en arrache et se jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible terreur qu’il est engagé dans de la grève mouvante, et qu’il a sous lui le milieu effroyable où l’homme ne peut pas plus marcher que le poisson n’y peut nager. Il jette son fardeau s’il en a un, il s’allège comme un navire en détresse; il n’est déjà plus temps, le sable est au-dessus de ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de plus en plus; si la grève est désertes si la terre est trop loin, si le banc de sable est trop mal famé, s’il n’y a pas de héros dans les environs, c’est fini, il est condamné à l’enlisement. Il est condamné à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n’en finit pas, qui vous prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, vous entraîne un peu plus bas, qui a l’air de vous punir de votre résistance par un redoublement d’étreinte, qui fait rentrer lentement l’homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder l’horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L’enlisement, c’est le sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable essaye de s’asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu’il fait l’enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà dans le sable jusqu’au ventre; le sable atteint la poitrine; il n’est plus qu’un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux, crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s’appuie sur les coudes pour s’arracher de cette gaine molle, sanglote frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le sable l’emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme; nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s’agite, et disparaît. Sinistre effacement d’un homme.

Christophe Pellet

28 mars 2012

Cher Olivier

J’ai terminé Bohème hier, ce fut un voyage de trois jours (depuis dimanche soir) que j’ai laissé durer volontairement, parce que j’étais bien avec ton livre et tes mots, bien avec moi-même en le lisant, c’est comme ça, on fait durer, on vit avec le livre qui nous aide, un peu, à vivre. C’est une éducation sentimentale que tu nous offres. Avec, et c’est pour moi une constatations très triste, inscrite en filigrane, entre tes mots, cette lutte des classes dont plus personne ne parle, mais qui est là, malgré tout. Je dis que c’est triste, non pas la lutte en elle même, mais la façon dont elle s’est atténuée, dont elle à quitté « le champs du social » comme on dit, pour se diluer dans l’intimité des êtres, jusqu’à n’être plus qu’un empêchement indéfini, non dit, jusque dans la passion amoureuse. La fin de ton récit m’a bouleversé en ce sens : Jérôme et Pierre ne se rejoindront pas, parce que l’un et l’autre viennent d’un lieu différent (même si ils se sont rejoint dans le présent, un présent fait d’amis communs, de beauté, de représentations d’opéra, même s’il se sont rejoint dans le présent, le passé se rappelle à l’un d’entre eux, et avec lui les impressions morbides, le manque, la perte, qui finira par gagner l’autre). Ton récit m’a ramené à cette adolescence exaltée que j’ai pu avoir, d’autant plus forte que grandie dans une ville et des quartiers affreux, exaltation comme née d’un manque, d’un trop plein de laideur et de violence. Alors on se jette dans la beauté, et j’imagine que Jérome ne fait pas autre chose avec Pierre : il se jette dans la beauté, dans l’art, et peut être aussi dans l’amour, en tout cas l’image de l’amour. Et forcément, il tombe dans le vide.
Voilà quelques impressions de lecture, ce sont les miennes, j’imagine que tu en auras bien d’autres; Je trouve aussi extraordinaire la façon dont vivent les coups de téléphones, qui ne sont pas retranscrits, mais qui sont là, très présents, dans les blancs entre les mots. cela participe aussi à l’architecture de ton récit et c’est très fort.
Je t’embrasse.
Christophe

Ne pas économiser ses forces pour le retour

27 mars 2012

Les apparences

26 mars 2012

Elles sont belles les apparences. Les témoins étaient sûrs de ce qu’ils avaient vu : il était trapu, portait un tatouage noir sur le visage, à moins que ce ne soit une grande cicatrice, comme le Joker. Le regard était froid, dur, de ceux qu’on oublie pas. L’ennemi public numéro un devait avoir l’allure d’un monstre, comme dans les films, pire que dans les films. On imaginait un ogre, Terminator, un démon vivant comme un ermite au fond d’une forêt profonde, quarante ou cinquante ans, dans ces eaux-là, crâne rasé peut-être, genre skinhead néo-nazi, pas tout à fait de ce monde, enfin si, de ce monde mais pas avec nous, pas dans la société.


La réalité est tout autre. Dans l’apparence pas la moindre profondeur diabolique, il a vingt-trois ans, il s’appelle Mohammed M., c’est un de ces « bogosses » du quartier aux cheveux châtains et au large sourire. L’hiver il porte de jolis bonnets de laine, il surfe sur internet, joue au foot, s’amuse avec sa caisse devant ses potes. Il fait aussi le ramadan. Son avocat parle d’une « beauté assez fascinante », d’une voix douce et angélique.

La suite, tout le monde connaît. Une tragédie, un nouveau traumatisme pour l’Occident. Pour les victimes et leurs familles, silence.

Mais tout silence – fût-ce le plus douloureux – doit avoir une fin. Je pense à ce qu’a écrit Hannah Arendt à propos d’Eichmann. Le mal n’est pas banal mais il y a une banalité du mal. Là est le mystère, là est le scandale.

J’ai publié un roman dans lequel l’un des personnages est un jeune paumé idéaliste de vingt-six ans, d’origine maghrébine il s’appelle Tarik Essaïdi. Enfance ouvrière, pas vraiment dans la marge mais au bord, Tarik est né dans le Sud-Ouest de la France et a vécu à Toulouse. Comment ne pas faire le rapprochement, juste un instant, avec Mohammed M. ?  Même si le Tarik Essaïdi du roman ne ferait pas de mal à une mouche, Mohammed M. et lui viennent des mêmes terres noires, celles de la honte, de l’humiliation et de la colère. La mère de Tarik et la mère de Mohammed M. est une seule et même mère. Mohammed et Tarik sont les fils d’une seule et même époque. Entre le frappeur et le frappé, entre la réalité et la fiction, comme une alliance terrible, il y a la frappe. Je crois que Tarik et Mohammed M. se ressemblent physiquement, ils ont la même « apparence musulmane ».

Mohammed M. aurait pu être l’un de ces jeunes que l’on voit dans les cyber-café, de ceux qui jouent à la guerre sur les jeux en réseau, toute la journée, jusqu’à l’abrutissement. Mais il a choisi le réel. Sa croisade, sa guerre, sa folie, sa fiction se sont déployées dans la réalité.


Quand j’essaie de penser la colère de Mohammed M., je pense à la colère de mon personnage, Tarik E. Dans le roman la colère de Tarik vieillit, elle se décourage. Malgré le malheur, la vie de Tarik est jalonnée de fortes rencontres et de belles amours. Les amis de Tarik sont « des gens bien », ses parents malgré leurs défaillances lui ont transmis des valeurs humanistes, Tarik est bien entouré. Le destin ? Simple chance ? Ou Tarik n’a-t-il que ce qu’il mérite ? Je ne sais pas. Je crois que Tarik aurait pu dériver, lui aussi. En tout cas je ne peux pas exclure cette possibilité d’une dérive. La colère de Tarik reste là, intacte. Elle ne disparaît pas, elle ne se transforme pas en douceur mais elle change de nature, Tarik la traduit, comme on traduit dans une langue étrangère. Je crois qu’un beau jour on a donné un livre à Tarik et que ce livre lui a plu, vraiment plu. Tarik n’a pas reçu que des coups de Kärcher. Tarik n’a pas été « intégré » ou « assimilé », on l’a aimé et il a aimé. Aimer c’est connaître, l’amour ouvre les yeux.


Pas de malentendu, je n’évoque pas le personnage de mon roman pour signifier que nous serions tous des Mohammed M. en puissance. Ce n’est pas ce que je dis. Il existe beaucoup de gens malheureux et fort heureusement les Mohammed M. sont rarissimes. Mohammed M. doit rester inexcusable, incompréhensible, coupable à jamais. M. le maudit.

Où est-ce que je veux en venir ? Au corps de Mohammed M. Ce corps ne fut pas la source même du mal, pas plus que celui d’Hitler, mais le lieu de l’une de ses manifestations. Diaboliser ou « psychiatriser » Mohammed M. revient à nier ce qui s’est passé, en l’occultant, en faisant de lui une créature pathologique inhumaine. Mohammed M. était un jeune français d’aujourd’hui, né en France, fruit de la France. Par ses actes il est devenu un miroir, le plus désagréable des miroirs, nous n’avons pas d’autre choix que de nous regarder dedans.

Je n’ai jamais eu la possibilité de choisir de qui je voulais me distinguer, à qui j’aimerais ressembler. Et vous ?

Le petit monde des mots

7 mars 2012

Il a vingt ans, il s’appelle Clément Fingal Bénech et c’est un ami. Rien d’ambigu entre nous. Il est totalement hétérosexuel et de toute façon il serait bien trop jeune pour moi. Je veux dire par là qu’il ne m’intéresse qu’en tant que personne. Il y a un écrivain en lui, ma main à couper. Le seul problème est qu’il a trop de facilités, il faut qu’il se méfie de ça. Si j’avais un conseil à lui donner (je parle déjà comme un vieux con) je lui dirais de vivre un maximum de choses, d’expérimenter, aller voir ailleurs s’il y est. Bref, je lui dirais de se brûler les ailes, un tout petit peu, c’est le moment. A son âge la peau cicatrise vite. Et l’écriture coulera de source, après.

Voici un extrait de son journal de mai 2011 :

« Au critique : tu es toléré, pour interpréter des balbutiements.

Finir une conversation à voix haute par « et c’est comme ça que j’ai décidé de créer le jus de pomme ».

Mon enfance est d’une certaine banalité ; non pas qu’elle ne puisse m’émouvoir aux larmes lorsque je m’en remémore certains épisodes, mais je crains que ceux-ci ne charrient trop peu d’universalité pour pouvoir leur donner par les mots quelque valeur littéraire – c’est un sorcier qu’il faut pour ce type de tâche et non pas les artifices bon marché d’un magicien de café.

Défi : rédiger une cathédrale.

17.05

Chez la dentiste, on me dit que j’ai quatre caries. On me demande si je préfère dévitaliser la dent ou essayer de la soigner.

Eh madame ! Une dent morte ! Du mort en moi !

Comme si j’allais me laisser berner par un cheval de Troie aussi grossier.

Les femmes aiment les muscles originaux – je travaille les cervicales.

Écrire un livre non pas objectivement bon, mais bon pour toutes les subjectivités.

Après le basket, en redescendant la rue d’Assas (avec une plaque commémorant le passage éclair de Strindberg dans un des immeubles) je suis passé devant la petite rue le Verrier, où un attroupement de badauds m’intrigua. Par terre dans la rue, au pied d’un hôtel particulier maculé de vigne vierge, étaient répandus des dossiers de bureau et des feuilles par centaines. On me dit qu’un homme est devenu fou et qu’il lance son mobilier du quatrième étage.

Je ne me complique pas du tout la vie ! J’aurai une existence bien réglée, une fois que j’aurai terminé cette adaptation théâtrale d’un tableau de Jackson Pollock.

Arrondir les angles, oui. Mais avec une équerre.

19.05

Quand je jouais au basket à Charenton, un mec est venu draguer Éléna qui observait depuis le bord du terrain.

Ne pas en vouloir à Marc Lévy, Gavalda. Ce sont les lecteurs qu’il faut moquer : les écrivains, eux, font de leur mieux, je le pense sincèrement.

Or, quand on croit faire quelque chose de bien et que des millions de personnes nous confortent dans cette idée, pourquoi prendre ombrage du mépris des quelques autres ?

Flaubert, c’est comme un désert qu’en temps de guerre on aurait recouvert d’une bâche couleur mer – pour tromper l’ennemi.

J’ai eu le loisir d’observer un phénomène original. Une fois que E. s’est assise au bord du terrain et que je lui ai fait un petit signe, les joueurs ne manquèrent plus une occasion de m’adresser la parole, j’observai une recrudescence des passes reçues et l’un même me demanda de lui rappeler quelles études je suivais. Je crois être sujet moi aussi à ceci, et être sans doute porté à m’intéresser plus avant à un homme dont je sais qu’il existe autour de lui des liens – familiaux ou amoureux – qui le tiennent debout.

Arthur m’a fait lire un texte intime où je retrouve son inimitable capacité d’écoute : il rend compte de conversations tenues avec une mémoire prodigieuse qui fait que je ne pourrais jamais le laisser accuser d’égocentrisme, mille preuves accablantes fussent-elles contre lui.

En écrivant cette nouvelle nouvelle, je me réjouis (au moins de ceci puisque sa composition m’est laborieuse) de voir inconsciemment confirmée ma théorie, puisque je ne me plais plus guère à relater des détails du décor, comme la couleur de la couette ou la matière du verre, je vais directement et naturellement à ce qui n’est que sémantique.

20.05
Je ne crains pas d’être un jour amené à dire ; « écrivain parfait, œuvre irréprochable ».

Chez Renard tout de même, certaines images sont totalement opaques.

Cela me fait penser à Dantzig, qui admire chez Maupassant une telle comparaison : gros comme une mouche.

Il trouve ça très parlant, mais c’est simplement parce qu’il admire la rupture entre l’adjectif et le nom, il aime le grotesque et l’inattendu, comme les oxymores exagérés de Baudelaire…

Après tout on peut dire n’importe quoi : timide comme l’écorce, introverti comme un volet, prosélyte comme une armoire à glace… L’essentiel étant de faire littéraire.

A. au dîner d’hier soir, authentique : « L’Équipe c’est vraiment un journal de merde ! Ils parlent même pas de l’affaire DSK ! »

Et mieux encore : « M. tu pourrais au moins te charger de renouveler ma carte 12-25 ! Après tout c’est toi qui payes mes billets donc c’est toi qui t’en occupes, parce que ça t’avantage toi ! » Argumentation solide qui nous cloua le bec – que dire ?

22.05

Ce qui me pousse jusqu’à demain : la curiosité, et la lâcheté.

Tout ce que j’écris me paraît banal, simple, à côté de la créativité foisonnante d’autrui.

L’écrivain écrit ses livres en prenant tout ce qu’il a aimé chez les autres : ce sont des synthèses de son panthéon.

L’écrivain image (de imager) ne pouvant tout nommer.

23.05

Singularité de Jean-Philippe Toussaint : pour moi, l’un des plus grands, alors que je finis à peine La Salle de bain.

J’avais l’impression d’avoir été dans l’attente de ça, comme si ce livre venait combler un manque dans le paysage littéraire (quelque chose qu’avait esquissé sa silhouette en creux).

Je connais les mots, moins bien le monde auquel ils renvoient – mais c’est déjà quelque chose, leur petit monde.

À Strasbourg, E. passe devant un manège, aperçoit l’une des figurines, un cochon assez laid en carton-pâte, qui monte et descend seul : « Le pauvre, il doit se sentir trop triste ! »