Lights will guide you home

20 février 2012

De Stanislas à Yves-Noël

20 février 2012

Cher Yves-Noël

Te redire ici à quel point le geste que tu inscris obstinément sur tous ces plateaux éclaire quelque chose de l’état de la scène aujourd’hui et il s’agit autant d’un rapport à l’économie j’imagine contraint et choisi à la fois que d’un lieu de cristallisation esthétique : tu témoignes comme enfant de Régy, de Tanguy mais aussi de toute la danse des vingt dernières années d’un état du plateau.

En cela le geste que j’ai vu à la Bastille (et je t’ai dit mon trouble face à cet homme nu 45 minutes qui faisait écho à Bertrand Bossard dans Vole mon Dragon) inaugure et clot à la fois une histoire du spectacle vivant des vingt dernières années : le néon, le corps nu, la chanson populaire, la boite noire avec les pendrillons à vue.

C’est une anthologie.

Il y a d’ailleurs dans la multiplication de tes déploiements quelque chose d’un abécédaire : une forme de synthèse dans la dispersion-un paradoxe.

C’est inspirant.

L’acteur est au centre il est le seul endroit où ça se passe. Il n’y a pas d’échappatoire.

En regardant cet homme jeune au coeur du plateau je n’ai pu m’empêcher de voir traverser le jeune homme Yves-Noël que j’ai découvert (dans Bataille du Tagliamento je crois ?) il y a peu dirons nous…

Les jeunes gens de l’école parlent souvent de toi c’était un beau voyage pour eux.

Amicalement

Stanislas

Parution 22 mars 2012

18 février 2012

On nous dit que l’amour rend aveugle. On nous dit que le romantisme est mort, que le discours amoureux est mièvre, que la passion, c’est de l’hystérie. Je dis qu’il n’y a rien de plus faux et de plus mensonger. Aimer c’est connaître. L’amour ouvre les yeux, il est connaissance. Ce livre n’est pas la transcription ou la narration d’une histoire d’amour que j’aurais vécue dans ma vie, il est tout entier et à lui seul cette histoire d’amour. O.S

I want to sleep and die with Youssef Nabil

17 février 2012

À son réveil, – minuit, la fenêtre était blanche.
Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,
La vision la prit des candeurs du dimanche ;
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
Pour savourer en Dieu son amour revenant,
Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse
Le coeur, sous l’oeil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
Tous les jeunes émois de ses silences gris,
Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne
Écoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse,
Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
Descendre dans la cour où séchait une blouse,
Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

Arthur Rimbaud


L’enfance de l’art

6 février 2012

Mauvais sang

6 février 2012

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte.

Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.


Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.


D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ;

— oh ! tous les vices, colère, luxure, — magnifique, la luxure ;

— surtout mensonge et paresse.


J’ai horreur de tous les métiers.

Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles.

La main à plume vaut la main à charrue.

— Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main.

Après, la domesticité mène trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre.

Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.


Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ?

Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout.

Pas une famille d’Europe que je ne connaisse.

— J’entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l’Homme. —

J’ai connu chaque fils de famille !

Arthur Rimbaud

De la fin des temps

6 février 2012

Baudelaire et les « petits journaux » par Antoine Compagnon

4 février 2012

Baudelaire était un enfant de la presse. Il avait 15 ans en 1836, quand les premiers quotidiens de grand format et à grand tirage virent le jour, La Presse d’Émile de Girardin et Le Siècle d’Armand Dutacq. Sur quatre pages serrées, avec un roman-feuilleton au rez-de-chaussée de la première, ils déroulaient les nouvelles de Paris, du pays et de l’étranger, la chronique judiciaire, les faits divers, les cours de la Bourse, tandis que des publicités pour une loterie ou une pommade couvraient la dernière page. Ce fut une révolution technique et morale aussi brutale, aussi troublante que, depuis lors, l’avènement de la radio, de la télévision, etc.
Quelques années plus tard, ayant atteint l’âge adulte, Baudelaire songea sérieusement à se suicider. À ses amis qui lui demandaient pourquoi, il donnait comme explication la nouvelle presse quotidienne : « Les journaux à grand format me rendent la vie insupportable », leur répétait-il. Les gazettes, comme on disait, provoquaient en lui l’envie de fuir vers « un monde où elles n’ont pas encore fait leur apparition ». Anywhere out of the world : là où il n’y aurait pas eu de journaux.

Comme si un jeune homme ou une jeune fille d’aujourd’hui parlait de se tuer à cause du monde numérique, Web 2.0, Facebook ou Twitter, l’équivalent contemporain des « journaux à grand format » pour Baudelaire, notre Presse et notre Siècle.

Que leur reprochait-il de si grave, au point de vouloir mourir ? Le journal, c’était le symbole même du monde moderne, c’est-à-dire de la décadence spirituelle. Il signifiait la disparition de la poésie, la substitution de l’utile au beau, de la technique à l’art, le culte de la matière, l’abolition de toute transcendance :  » Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle. »

Et pourtant, Baudelaire vécut de la presse. Il qualifiait Sainte-Beuve de « poète-journaliste », sous prétexte que celui-ci était passé des Poésies de Joseph Delorme à la chronique des Lundis, mais lui-même l’a été bien davantage, « poète-journaliste », apprenant son métier dans les « petits journaux », ces feuilles littéraires et satiriques d’avant-garde qui disparaissaient aussi vite qu’elles avaient éclos, mais aussi cherchant à placer ses poèmes en vers ou en prose, ses Salons, ses essais, dans les journaux à grand format, et y parvenant parfois.

L’inventeur de la « modernité » a été scandalisé par la presse : elle l’a fasciné et il l’a détestée, mais il n’eut jamais de cesse qu’il y publiât. Il découpait dans la presse et il collectionnait les articles qui illustraient la stupidité de ses contemporains, mais il ne pouvait pas se passer des journaux, des petits et des grands, de les lire, d’y écrire.

Qu’aurait-il pensé de notre internet ? Pas grand bien, sans doute. Il nous dirait, comme il l’écrivait des journaux : « Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. » Et si ce n’était que le matin ! Mais il n’en reconnaîtrait pas moins une fonction indispensable et irremplaçable aux blogs, tous ces « petits journaux » d’aujourd’hui, capables de reprendre, de corriger, de dénoncer les approximations des médias de masse : « Toutes les fois qu’une grosse bêtise, une monstrueuse hypocrisie, une de celles que notre siècle produit avec une inépuisable abondance se dresse devant moi, tout de suite je comprends l’utilité du « petit journal ». » Il rappelait cela dans une lettre à un « petit journal » où il protestait contre les idées reçues, la doxa du jour.

Le « petit journal » taquinait le « journal à grand format » ; les blogs, les tweets, les réseaux sont nos petits journaux. Sans eux, on aurait parfois envie de disparaître. N’importe où hors du monde numérique.

Professeur au Collège de France, chaire de « Littérature française moderne et contemporaine »

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3 février 2012

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3 février 2012