Le bateau qui dit « je »

30 mars 2011

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


Le bateau ivre

Arthur Rimbaud

Un monde fragmenté, Ricci Jean-Yves / Rimbaud Arthur

15 mars 2011

Un monde fragmenté from jean quelquechose on Vimeo.


Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,

Verse l’amour brûlant à la terre ravie,

Et, quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang ;

Que son immense sein, soulevé par une âme,

Est d’amour comme Dieu, de chair comme la femme,

Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons !

Et tout croît, et tout monte !

– Ô Vénus, ô Déesse !

Je regrette les temps de l’antique jeunesse,

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux

Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde !

Je regrette les temps où la sève du monde,

L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers !

Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;

Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre

Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;

Où, debout sur la plaine, il entendait autour

Répondre à son appel la Nature vivante ;

Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,

La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu

Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !

Je regrette les temps de la grande Cybèle

Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,

Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;

Son double sein versait dans les immensités

Le pur ruissellement de la vie infinie.

L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,

Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.

– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.

Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,

Et va, les yeux fermés et les oreille closes.

– Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi,

L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !

Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,

Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;

S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté

Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté

Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,

Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,

Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,

Le rossignol aux bois et l’amour dans les coeurs !

II

Je crois en toi ! Je crois en toi ! Divine mère,

Aphrodite marine ! – Oh ! la route est amère

Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;

Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !

– Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste.

Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,

Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,

Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,

Son corps Olympien aux servitudes sales !

Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles

Il veut vivre, insultant la première beauté !

– Et l’Idole où tu mis tant de virginité,

Où tu divinisas notre argile, la Femme,

Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âme

Et monter lentement, dans un immense amour,

De la prison terrestre à la beauté du jour,

La Femme ne sait plus même être Courtisane !

– C’est une bonne farce ! et le monde ricane

Au nom doux et sacré de la grande Vénus !

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !

– Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !

Au grand jour, fatigué de briser des idoles

Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,

Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !

L’idéal, la pensée invincible, éternelle,

Tout ; le dieu qui vit, sous son argile charnelle,

Montera, montera, brûlera sous son front !

Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,

Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,

Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !

– Splendide, radieuse, au sein des grandes mers

Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers

L’Amour infini dans un infini sourire !

Le Monde vibrera comme une immense lyre

Dans le frémissement d’un immense baiser !

– Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.

…………………………………………….

Ô ! L’Homme a relevé sa tête libre et fière !

Et le rayon soudain de la beauté première

Fait palpiter le dieu dans l’autel de la chair !

Heureux du bien présent, pâle du mal souffert,

L’Homme veut tout sonder, – et savoir ! La Pensée,

La cavale longtemps, si longtemps oppressée

S’élance de son front ! Elle saura Pourquoi !…

Qu’elle bondisse libre, et l’Homme aura la Foi !

– Pourquoi l’azur muet et l’espace insondable ?

Pourquoi les astres d’or fourmillant comme un sable ?

Si l’on montait toujours, que verrait-on là-haut ?

Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau

De mondes cheminant dans l’horreur de l’espace ?

Et tous ces mondes-là, que l’éther vaste embrasse,

Vibrent-ils aux accents d’une éternelle voix ?

– Et l’Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ?

La voix de la pensée est-elle plus qu’un rêve ?

Si l’homme naît si tôt, si la vie est si brève,

D’où vient-il ? Sombre-t-il dans l’Océan profond

Des Germes, des Foetus, des Embryons, au fond

De l’immense Creuset d’où la Mère-Nature

Le ressuscitera, vivante créature,

Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ?…

Nous ne pouvons savoir ! – Nous sommes accablés

D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères !

Singes d’hommes tombés de la vulve des mères,

Notre pâle raison nous cache l’infini !

Nous voulons regarder : – le Doute nous punit !

Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile…

– Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle !…

……………………………………………….

Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts

Devant l’Homme, debout, qui croise ses bras forts

Dans l’immense splendeur de la riche nature !

Il chante… et le bois chante, et le fleuve murmure

Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour !…

– C’est la Rédemption ! c’est l’amour ! c’est l’amour !…

………………………………………………..

IV

Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !

Ô renouveau d’amour, aurore triomphale

Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,

Kallipyge la blanche et le petit Éros

Effleureront, couverts de la neige des roses,

Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !

– Ô grande Ariadné, qui jette tes sanglots

Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,

Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,

Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,

Lysios, promené dans les champs Phrygiens

Par les tigres lascifs et les panthères rousses,

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

– Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant

Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc

Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.

Il tourne lentement vers elle son oeil vague ;

Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur

Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt

Dans un divin baiser, et le flot qui murmure

De son écume d’or fleurit sa chevelure.

– Entre le laurier-rose et le lotus jaseur

Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur

Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;

– Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,

Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,

Étale fièrement l’or de ses larges seins

Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,

– Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire

Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,

S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !

Par la lune d’été vaguement éclairée,

Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée

Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,

Dans la clairière sombre, où la mousse s’étoile,

La Dryade regarde au ciel silencieux…

– La blanche Séléné laisse flotter son voile,

Craintive, sur les pieds du bel Endymion,

Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…

– La Source pleure au loin dans une longue extase…

C’est la nymphe qui rêve, un coude sur son vase,

Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.

– Une brise d’amour dans la nuit a passé,

Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,

Majestueusement debout, les sombres Marbres,

Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,

– Les Dieux écoutent l’homme et le Monde infini

SOLEIL ET CHAIR


29 avril 1870.


Arthur Rimbaud

Etats de faits 3, Frank Smith

11 mars 2011

On part de la grande ville de l’est, devenue capitale de la révolution et foyer de la mobilisation du peuple en armes /


On est chaque jour plus nombreux à se porter volontaire pour rejoindre le front de l’ouest /


On poursuit l’avancée sur la route qui longe la mer /


On débarrasse les villes côtières, sans grande résistance, de leurs derniers miliciens /


On abat un hélicoptère d’un tir de roquette et on retrouve le pilote dont les papiers d’identité prouveraient qu’il serait étranger /


On remotive les troupes, on dit : « Nous allons vaincre ce chien ! » /


On grimpe sur des pick-up avec kalachnikovs, lance-roquettes RPG ou sabres rouillés /


On est réveillé avant l’aube par le bruit de l’artillerie et de tirs dans la rue /


On entend les partisans du leader tirer en l’air des rafales triomphantes de mitraillette /


On les voit agiter des drapeaux verts lumineux /


On discerne mal les amis des ennemis dans une telle confusion policière /


On en voit à la manifestation en faveur du leader tel jour, à la mobilisation anti-gouvernementale le lendemain /


On crie que le leader est unique, un vrai faucon, qu’il ne doit pas, qu’il ne peut y avoir d’alternative /


On crie que le leader est fou, un vrai charognard, qu’il doit partir, qu’il ne peut y avoir d’autre solution /


On teste la viabilité d’une opposition qui n’a pas encore pu s’unir / On bricole un semblant de gouvernement de transition / On sollicite l’aide de l’étranger pour renverser le leader /


On renforce la contre-offensive / On avertit qu’une crise humanitaire menace /


On se trouve dans un vide / On dit, en levant un téléphone portable : « C’est tout ce qui reste. Nous ne pouvons plus que recevoir des appels ! » /


On effectue deux ou trois passages avant de lâcher une bombe /


On bombarde la ville mais aussi des positions plus à l’arrière / On met à l’épreuve le courage évident des jeunes combattants /


On sème la panique parmi la centaine de néo-guerriers qui tiennent la ligne de front /


Est-on réticent à obéir aux ordres ou fait-on seulement monter la pression ? /


On se masse autour d’antiques canons anti-aériens disposés sans grande logique autour de la ville /


On se cache derrière des murets, un abribus ou juste en s’aplatissant sur le sol /


On essuie le choc d’une roquette tirée au bord de la route /


On monte un vieux canon russe sur une camionnette / On manie des lance-roquettes et des lance-grenades pour compléter la défense aérienne /


On remporte une première bataille avec un assortiment d’armes vieilles mais encore efficaces /



On n’est pas formé ni organisé / On n’a pas reçu d’apprentissage en Russie ou on ne sait où / On ne constitue pas une armée / On est le peuple


On ne saurait comment utiliser des armes même si on en disposait / On est le peuple


On se retire à l’Est le long de la route côtière dans des dizaines de camions équipés d’armes lourdes / On est le peuple


On essaye d’établir un nouveau front défensif / On est le peuple


On dit apprécier la reconnaissance du jeune gouvernement / On est le peuple


On chante, depuis le minaret d’une mosquée : Quand vous du côté de Dieu, Dieu vous soutient / On est le peuple


On applaudit le leader / On tire des pièces pyrotechniques /

On distribue des sacs de riz, des cartons d’huile d’olive, des boîtes de conserve /


On se prononce en faveur d’une zone d’interdiction de vol / On souligne les difficultés d’imposer une telle décision / On semble adoucir ses marques de résistance /


On met en garde contre toute précipitation à imposer un espace d’exclusion aérien sans soutien international large /


On travaille avec l’opposition /


On travaille avec le peuple /




Un peu d’herbe tendre

10 mars 2011

What exactly do you do for an encore ?

8 mars 2011

« Amour que nul n’oublie », par Laurent Georjin.

7 mars 2011

Merci de cette promenade au bord de la mer.

J’aime voir la mer au début du printemps.

Parfois la lumière déjà moins froide lui donne comme une
transparence vernie qui aurait mal tenue, jaunie par le temps ;

c’était le cas le jour où tu es venu me voir.


Quel bonheur de te retrouver ! Même si je n’ai jamais douté que nous nous
retrouverions, être de nouveau en ta présence, après cette longue absence, m’a
procuré une joie qui m’a surprise. J’avais l’impression, la sensation peut-être de te
rencontrer pour la première fois, comme se rencontrent des êtres qui se
connaissent sans jamais avoir été ensemble, partageant leur solitude avant de
partager leur temps et d’exister dans la vie de l’autre. Impression étrange,
dérangeante même, puisque je suis ta mère ! Quel bonheur aussi d’apprendre que
tu as choisi d’écrire, t’engageant, avec cette sorte de détermination qui pourrait
effrayer, à faire une oeuvre – un texte en appelant peut-être un autre,
l’interrogeant, qui sait. Sans doute construiras-tu cette oeuvre dans un face à face
constant avec le vide, risquant d’être envahi par le découragement et d’en perdre
la force. Mais peut-être que je me trompe, que je me fais des idées, éloignée de toi
à cause de ce désir de comprendre.

Toi, tu n’as pas besoin de comprendre,

tu es porté par la nécessité de te dire et dire le monde. Si tu avais besoin de
comprendre, tu n’écrirais sans doute pas, tu serais comme moi, une simple vivante
qui respire dans l’illusion du temps. Tu n’es pas dans cette illusion, tu ne l’as
jamais été, même avant d’apprendre à lire et écrire et un peu plus tard, de
commencer à te dire et dire le monde. Tu es présent, quelle que soit la véritable
durée de l’instant que tu ne cherches pas à connaître ; tu es là, évident, comme est
évident le mouvement sans fin qui te traverse et que tu contiens, conscient qu’il
ne serait rien s’il n’était pas saisi un peu et intensifié par cette délicate maîtrise.
Cela est une grande force ; c’est aussi une douloureuse fragilité.
Mon petit. Mon enfant tout seul.

Quelle joie de penser à toi dans cette vive solitude !

Quelle joie et quelle inquiétude !

J’espère, comme j’espère que tu ne sois pas trop en souffrance !

Je ne devrais pas l’espérer – que peut l’espoir face à la nécessité ?

Tu habiteras chacun de tes textes et l’oeuvre qui viendra sera comme
une maison. Hélas, elle ne t’abritera pas – comment être abrité dans l’incessante
perspective de l’horizon ? Mais elle sera sûrement comme un refuge pour d’autres.
La prochaine fois que tu viendras me voir – mon petit doigt me dit que tu ne
viendras pas avant… – tu me raconteras le voyage en bateau que tu veux faire -
même si tu m’as invitée à le partager avec toi pendant que nous regardions la
mer, je sais bien que tu souhaites le faire seul pour te retrouver… Puisque tu ne
me l’as pas dit ouvertement, tu n’as pas pu me promettre que tu me le
raconterais. Fais comme si tu me l’avais promis. Ainsi je pourrais peut-être oublier
la périlleuse traversée que tu t’apprêtes à commencer et ne penser qu’à la vraie
légèreté que tu ressentiras lorsque cette traversée sera terminée.

Serait-ce comme une grâce ?

Que cela soit comme une grâce.

Je t’envoie tous les baisers que j’avais mis de côté pour toi pendant ton absence.
Ils t’aideront à partir – si tu as besoin d’une aide – et te donneront peut-être
l’envie de revenir un peu vers celui que je connais et que le voyage changera,

pour
toujours,

inévitablement.

L.G

Ferber Sessions

6 mars 2011


(EXCLU) Ayo et – M – session studio inédite : "It Hurts"
envoyé par Off. – Regardez plus de clips, en HD !


Ayo -M- Sly Johnson "Real love" – Ferber Sessions#1 Part 3/3
envoyé par Off. – Regardez d'autres vidéos de musique.

Saint-Loup n’est plus

6 mars 2011

« J’appris (…) la mort de Robert de Saint-Loup (…)
les derniers mots que j’avais entendus sortir de sa bouche, il y avait six jours, c’étaient ceux qui commencent un lied de Schumann et que sur mon escalier il me fredonnait, en allemand, si bien qu’à cause des voisins je l’avais fait taire. »

Marcel Proust

La connivence du sourire

5 mars 2011

Lettre a celles qui portent volontairement la burqa.


Après que les plus hautes autorités religieuses musulmanes ont déclaré que les vêtements qui couvrent la totalité du corps et du visage ne relèvent pas du commandement religieux mais de la tradition, wahhabite (Arabie Saoudite) pour l’un, pachtoune (Afghanistan, Pakistant) pour l’autre, allez-vous continuer à cacher l’intégralité de votre visage ?


Ainsi dissimulée au regard d’autrui, vous devez bien vous rendre compte que vous suscites la défiance et la peur, des enfants comme des adultes.
Sommes nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence d’un sourire ?


Dans une démocratie moderne, où l’on tente d’instaurer transparence et egalité des sexes, vous nous signifiez brutalement que tout ceci n’est pas votre affaire, que les relations avec les autres ne vous concernent pas et que nos combats ne sont pas les vôtres.
Alors je m’interroge : pourquoi ne pas gagner les terres saoudiennes ou afghanes où nul ne vous demandera de montrer votre visage, où vos filles seront voilées à leur tour, où votre époux pourra être polygame et vous répudier quand bon lui semble ?


En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie. Subversion, provocation ou ignorance, le scandale est moins l’offense de votre rejet que la gifle que vous adressez à toutes vos soeurs opprimées qui elles, risquent la mort pour jouir enfin des libertés que vous méprisez.


C’est aujourd’hui votre choix, mais qui sait si demain vous ne serez pas heureuse de pouvoir en changer.


Elles ne le peuvent pas … Pensez y.


Elisabeth Badinter


Etats de faits 2, Frank Smith

5 mars 2011

On sautille gaiement sur la place principale de la ville / On accueille un groupe de journalistes étrangers invités à assister au départ d’un « convoi humanitaire » / On lance des youyous dans la foule /

On dit que les terroristes de l’est sèment la terreur auprès de la population, que c’est à cause des étrangers qui lui ont donné de la drogue pour qu’elle se soulève / On dit que ce sont des actes isolés, que le pays se porte bien / On veut désormais prouver qu’on l’aime, notre colonel, dit-on encore /

On vit des jours relativement tranquilles / On rouvre les rideaux de fer des boutiques du souk / On maintient ouvertes les écoles et les universités / On accepte les réservations d’hommes d’affaires dans les hôtels /

On affiche une volonté de maintien de l’ordre / On fait tenir de nombreux postes de contrôle, ici et là, par des miliciens armés / On fouille régulièrement les voitures

Mais on voit ici un graffiti mural antirégime, on voit là un portrait du leader perforé par de probables jets de pierres /

Mais on voit partout des montagnes de poubelles s’empiler le long des avenues /

Mais on sent palpable l’anormalité de la situation /

On s’organise pour faire face à l’exode massif de travailleurs étrangers / On appelle par haut-parleur la foule à s’organiser par nationalités /

On se masse à la frontière, en attendant de pouvoir passer / On est admis sous les hangars de la douane / On forme de longues files d’attente /

On fait place à une meilleure organisation / On vise les papiers, fouille les bagages / On confisque les outils qui pourraient servir d’armes /

On se dirige vers les parkings / On dresse une pancarte en carton : « Nous voulons sauver. Nous voulons rentrer chez nous. S’il vous plaît, aidez-nous. » /

On arrive toutes sirènes hurlantes / On jette des packs d’eau minérale dans la foule / On manque assommer leurs destinataires /

On s’installe comme on peut / On tend des couvertures sur les grilles de la frontière pour se protéger du soleil / On fait la queue devant les tentes où des organisations d’aide distribuent de la nourriture /

On veut que le pays soit libre / On ne peux pas décrire l’ampleur de la violence commise /

On est engagé dans une bataille féroce pour le contrôle de la ville pétrolière de l’est / On perçoit avec un bruit sourd des explosions sur la route du nord / On affronte sur les lignes de front des tirs de mortier et de grenades propulsées par fusée /

Mais on ouvre le feu avec des gaz lacrymogènes et avec ce qu’un témoin décrit comme des balles réelles /

Mais on disperse les manifestants qui s’étaient rassemblés après la prière du midi /

On scande des slogans / On défie la tentative des autorités de verrouiller la capitale / On lance des pierres sur les forces de la milice /

Mais on fait crépiter des armes automatiques en plein coeur de la foule /

Mais on tire, on blesse deux infirmiers qui tentent de récupérer un corps /

Mais on est prêt à utiliser la force létale sans discernement /

On perd l’espoir que les manifestations pacifiques puissent faire bouger le dictateur /

On dit qu’il est facile de tuer quelqu’un ici /

Je l’ai vu de mes propres yeux, dit-on aussi /