Les portraits de Nicolas Jalageas et Alex Katz
28 février 2011
Deux femmes sont assises sur les sièges latéraux, côte à côte, deux blondes, une jeune fille et sa mère. Une enfant, âgée de huit ans, neuf, dix, jolie. Une femme, âgée de quarante ans, moins, sa fille ressemble à une actrice. Elle a la peau très blanche, le côté du visage appuyé sur l’épaule de sa mère. Le visage de la mère, elle n’est pas très grande, légèrement incliné, elles se rejoignent. Elles regardent la rame, le mouvement, le quai, elles sont presque aussi statiques que des modèles posant.
Je suis de profil par rapport à elles, à peine tourner la tête, une légère attention, ne pas les regarder trop, ne pas se faire remarquer.
La petite fille au teint pâle et aux yeux bleus. La mère ressemble à une mère qui travaille dur pour élever seule sa fille. Elles habitent au-delà de la couronne. C’est le matin. Elles vont…
La mère a beau être fatiguée, la ressemblance est dans la blondeur, les yeux bleus, on voit que c’est sa fille, sa fille est belle. La mère est belle. Elle est tendre, elle rêve. L’enfant rêve aussi.
Il est assis sur un strapontin, je le regarde depuis une rangée de sièges. Tête baissée, parfois relevée, lèvres épaisses, yeux bleus. Il est beau. Regard en coin vers le dehors. Il regarde son téléphone, je lis un livre. Il porte un pantalon de survêtement, un sweat blanc, peut-être un logo discret sur le pectoral gauche, des baskets, un blouson. Il est brun, les cheveux courts, visage rond, aussi à l’aise et sûr de lui qu’un joueur de foot. Pas de problème dans la vie s’il y en a on ne les voit pas, je suis blanc, je porte un masque. Je suis légèrement bronzé. Et tout coule, un regard insouciant, un autre plus austère. Indéfinissable. On y verrait de la fierté, ce n’en est pas, on y verrait de l’inquiétude, ce n’est pas cela non plus. Un regard mystérieux, d’attente peut-être, tourné vers l’autre quai, l’autre rive.
Un autre bord, je croise une jeune fille, blonde, la peau blanche, les yeux bleus, ces yeux bleus à l’effet si unique toujours provoqué par un nouveau bleu, postée un peu plus loin, dans ma ligne, une courbe montante, posée sur la droite, le buste déhanché, un sac dans une main, ferme, tension légère, et, ce qui me frappa, son expression, son regard, en tout point semblable à ceux d’une amie comédienne – elle belle brune sud-américaine à l’allure farouche, débordante de vitalité, de sourires et d’yeux noirs brillants. La même ici, mais en bleu et clair en lieu et place du noir et rouge ; elle presque nordique, toute contenue de lave, dont l’énergie se dégageait très nettement d’un apparemment bien sage teint de porcelaine, j’ai cru, rehaussé d’une paire d’intenses saphirs.
Un homme rêve le regard en l’air, un peu de biais, comme pour attraper quelque chose dans un coin, penché en arrière.
On regarde des choses qui n’existent pas.
Une jeune femme brune, dont je me souviens, les lèvres entrouvertes, laissant apparaître une parcelle de ses muqueuses, comme pour respirer, ou les montrer, au creux sombre derrière cette pulpe, ce fruit brillant de salive.
Le cri silencieux de la chair crevant les tissus.
Il y a des bruits de pas, des échos. La ventilation, le brouhaha, les courants d’air, le mélange de cent odeurs agréables et cent remugles, le crissement des rames, les hurlements du métal dans les tunnels.
Tous ces visages se sont inscrits en moi, et ici. Ils flottaient quelque part, et, pour peu que je les appelle, saisi, attrapé par un détail, du moins pendant quelques semaines, dans ma mémoire – ils se sont estompés, presque évanouis bien après. Je ne peux en donner que des bribes. Pourtant je me demandais en les écrivant ce qui les reliait entre eux au-delà de mon regard car je ne leur avais pas adressé la parole. Ce qui les unissait était peut-être cela, ce silence, cet espace vide entre nous, rempli par les secrets que je tentai de percer, les vies de mon imagination. Le cheminement du regard écrivait une histoire, rassemblant ce qui était séparé, chacun de nous, chaque jour, se côtoyant, s’ignorant, se devinant, désirant construire une communauté humaine tout en restant fermé en soi et ses habitudes, ses préoccupations, les doutes, les peurs et les envies, ballotté d’un point à un autre dans les incessantes allées et venues des rames.
Court toujours dans les artères de la ville du sang neuf. Le même et un autre. Le pas vif !
Presque en simultané il y avait aussi les téléphones, il faut que j’envoie la lettre, tu as déjà vu ce film, il paraît que, enfin c’est une rumeur, ceux qui n’étaient pas là et à qui nous parlions en ignorant notre voisin, ceux qui étaient déjà chez eux, tous ceux qui, ailleurs, étaient en train de vivre quelque chose d’autre.
Cette herbe toujours plus verte.
Dans le pré d’à côté paissent des moutons électriques. Ils rêvent.
Ces petites machines électroniques, les choses à faire, à dire, les endroits où aller, les gens à voir, à rencontrer peut-être, des magazines people et des oeuvres d’art, ce que nous n’avions pas fait, ce que nous aurions dû faire – un souvenir, un oubli, un égarement, une sortie de route – nous étions là et nous n’y étions pas.
Je cherche des correspondances, tente des rapprochements, essaie de suivre une lignée, pour tracer une histoire.
Une si lointaine origine, une si mystérieuse ascendance, à jamais obscure, qui permettrait de dire, voyant quelqu’un qui nous ressemble dans le métro ou qui ressemble à quelque être proche, de loin, par déplacements dans le temps dans l’espace, le sentant aussitôt cher et comme particulier à notre coeur, que nous le reconnaissons et le faisons nôtre, par une lumière impalpable émise dans les yeux, et par la passion, par le drame, traversant cet espace entre nous, tout ce temps de nos vies éloignées, ne s’effleurant ici que quelques secondes, là quelques minutes.
On fouille dans son sac, on fait semblant de ne rien regarder, on ne regarde rien, on regarde. On fait semblant de téléphoner, on fait semblant de réfléchir.
La chute du vêtement, ample, plissé, comme une pique.
Ce visage me dit quelque chose…
In your eyes the abyss
Within you I see me, within you I see me
Il y a des visages que nous sommes sûrs de ne jamais oublier.
I am reflection of the face I see
Les mains de cet homme, des veines, et le temps qui parchemine, mêle presque indistinctement, d’où je suis, le bleu et le rouge, la chair et le gris, et ce qu’on ne sait pas, la vie, la mort.
Des morceaux de portraits. Des morceaux de papiers déchirés.
En les fixant, notre visage glisse vers l’expression du leur, en effet miroir, puisque capable de former, et en quelque sorte de dédoublement inverse, de ressentir, peut-être, ce qu’ils ressentaient – pouvaient ressentir, cet état échouant arbitrairement, à se figurer, au final, rien d’autre que ce que nous voulons ou pouvons bien ressentir nous-mêmes.
Toujours un visage appelle un autre visage, que l’on y cherche des traits connus ou non. De même que devant un tableau nous reformons les volumes et comblons ce qui manque, des connexions nous échappent, silencieuses, et, alors que nous frappe le souvenir que nous voyons des inconnus disparus depuis longtemps ou ailleurs, nous nous demandons si l’on aurait été ami, ébloui, effrayé ou déférant, si l’on s’était connu.
Mains jointes, jambes croisées, torsion du buste, nos positions varient tant, certes, nous voyons dans les autres celles que nous avons prises. Mais nous enrichissons, nous alimentons notre corps, car si je ne t’avais pas vu danser, je ne saurais pas. Alors je te prends cette barbe italienne, et si tu ne m’aimes pas, hé bien va te faire foutre.
Arcade sourcilière, poil, nez, oreilles, cheveux, front, pommettes, menton, joues, bouche, yeux. Ces formes jetées en mots ; frêles esquisses.
Quand tu lis yeux, que vois-tu ?
La forme du visage, les formes nouvelles et anciennes, comme un jeu, une variation infinie de la nature, et un peu de notre main. Le masque comme décalque. Le portrait comme miroir. La toile, le papier comme écran.
Pour voir, on a toujours des lunettes.
Dans la masse de gens occupés, que l’on dirait mus par des dizaines de mains invisibles, des requins et des morues, des raies et des poissons-clowns, on bouge, lent rapide, on franchit des portes, on passe des caps, on ne bouge pas, on ne fait rien.
Un banc de corail au fond de l’océan.
Il ressemble à son arrière-grand-père, non ?
Dans la rue, cette femme à la peau si pâle, yeux ourlés de noirs, grands ouverts sur l’instant qui allait suivre, elle avait un but, une intention claire et impénétrable.
Cet homme au pas rythmé, caché dans les signes, rasage, kaki, mains dans les poches, guerrier.
Des costumes.
Elle a mauvaise mine. Il est ridicule. Elle était éblouissante. Il était magnifique.
Ces innombrables accessoires qui, tels des acides aminés, composent une chaîne, on en modifie la place ou le nombre et ils nous transforment si sûrement que je ne te reconnaîtrais sans doute pas si tu arborais d’autres vêtements, un autre chapeau, si le temps a changé, si tu es heureux ou pressé, anxieux ou rêveur.
Quelqu’un découpe des catalogues, dépèce, place et déplace, les jette.
On peut jouer ?! Tu viens, on va se baigner !
Il y a cet autre en face de qui nous ne serons jamais mais dont une photo volée par un inconnu, sa main et son téléphone, traîne, anonyme, sur des pages et des réseaux. Il y a cette femme avec son sac qui attend la rame, il y a ce beau gosse dans le métro, cet homme aux cheveux argentés, cette jeune fille avec une énorme valise à roulettes, ces rames où il y a des noirs clairs, foncés, des peaux plus ou moins claires, mates, ridées, des indiens, des vietnamiens, des chinois, des traits ronds, des cheveux roux, des traits durs, des yeux verts, des lèvres épaisses, des narines fines. Une peau grêlée voisine une peau surmaquillée, un teint frais et lisse, les cernes qui se creusent et les nuques qui plient et posent les têtes contre les vitres, les manteaux usés et ceux qui brillent, les démodés, tous ces vêtements noirs, ces étranges humains que nous ne connaissons pas.
Ne restent que quelques traces sur la rétine.
Un ovale, un rond, taillé, moulé. A l’intérieur, deux traits horizontaux, deux ovales plus petits, un biseau, deux traces de doigt pour les lèvres. Sont ajoutées deux écorces, deux pièces métalliques pour les oreilles, y glisser un son. Un tissage de fins filaments emballe le tout.
Je voudrais savoir dessiner pour faire ton portrait car il y a des choses dont je ne sais le nom. Il faudrait qu’on devine que tu es de taille moyenne, un mètre soixante-quinze, un mètre soixante-dix-huit, un peu plus. Tu portes un jean, une doudoune cintrée, grise, une veste à capuche rouge, un t-shirt blanc avec des dessins rouges et noirs je crois, ou des inscriptions. Ça je ne l’ai qu’entraperçu, d’autant que des gens sont venus s’interposer. Tu as les cheveux noirs, très noirs, tu te recoiffais, tu te décoiffais avec énergie. Il me semble avoir croisé ton regard quelques fois, doux. J’étais en face, tu étais assis, entouré d’une femme, une ou deux jeunes filles, un garçon à côté de moi te prenait en photo. Tu souriais et tes yeux s’illuminaient. Tu es mal rasé. Et il faudrait vraiment que je sache dessiner car je ne sais décrire ta mâchoire carrée, le relief de ton beau visage, cette minuscule vallée de joues, pommettes, nez, cette étendue qui laisse imaginer quelque chose d’espagnol, ton air fier et joyeux, et la peau au teint indéfinissable, une nuance située quelque part entre le blanc, la pâleur, et un écho lointain de mat, de tanné. Cette couleur, qui semble n’être que la tienne, si je pouvais te regarder de près, longtemps, te toucher, si peut-être tu acceptais ce que je n’ai pas dit, je lui donnerais un nom.
Un garçon tient un carnet. Il dessine. Une fille tient un cahier. Elle écrit.
Lignes, encre, graphite.
Un autre écrit dans son portable. Des doigts tapent sur un genou. Une autre porte un casque rouge. Des écouteurs blancs. Une simple bouche rose, mais celle-ci. Une tablette où lire un manga. Un moule de cire. Le quatre millième volume du troisième tirage d’un livre, une copie.
Un codage de pixels sur un écran, quelques carrés de couleur.
Chaque soir, tout éteindre, et dormir.
Ces images, formées à partir d’instants, représentaient un portrait perçu à un certain moment, lequel s’étendait sur une certaine durée et était comme un échantillon prélevé sur les minutes, les heures d’une certaine couleur, la journée toute particulière et anodine et oubliée qu’avait été pour nous, le regard et le modèle, celle où nous nous étions vus, et, pour moi, rencontrés, tu me fais voyager plus loin que moi-même et j’ai envie, là, de te rappeler, dans ce présent infini, hier, aujourd’hui, de te réinsérer dans le temps, du temps en toi – nos visages sont par une ampleur de notre conscience l’étrange résultat de millénaires d’évolution, d’errances et de traversées, d’une sombre lignée de sang et d’esprit, fils d’ancêtres survivants, sculptés par le vent, tannés par le soleil, nourris, affamés, les larmes, les jours, les vagues des humeurs, la haine, ce petit geste de travers, l’amour et tous les visages que nous croisons. Nos visages sont la somme du temps. Un flocon.
Le peintre, alors âgé de quatre-vingt-dix ans, réalisa que depuis tout ce temps il s’était abstenu de faire son autoportrait, comme si son pinceau était toujours resté levé au-dessus de la toile sans s’y poser. Il crayonna, esquissa quelques formes, tenta même quelques aplats de couleur, quelques styles. Il n’était pas content. Il fallait respirer. Il alla voir un ami écrivain qui rédigea un brouillon insatisfaisant. Puis un ami photographe fit un portrait qu’il devait récupérer deux jours plus tard. Il rentra à son atelier, le mit devant un miroir, et peint l’ensemble de la scène. Ce tableau est indescriptible.
N.J & A.K

















