Le retour des lucioles, Marie Lepetit & Jean-Pierre Ferrini

28 septembre 2010

4 octobre 2003, 15 h 00, début de l’entretien.

L’équerre, après le scotch, est un élément récurrent. Pourquoi ?

L’équerre est un point de départ. Avant, je partais du scotch (de sa

largeur et de sa couleur). Une feuille blanche, plate, avec un scotch,

soudain prend de l’épaisseur, une direction (forces, poids…).

Ce que j’ai gardé du scotch, c’est le rouge, sa couleur en à plat, cette

franchise de la couleur.

L’équerre est un module qui varie en fonction de la taille. J’en utilise

une quinzaine. Je les tiens par un coin que je fais pivoter, en essayant

de travailler sur les intersections, de les emboîter dans la toile. Sur un

grand format, par exemple, l’échelle de l’équerre (environ 1 m 40) est

humaine, elle est à mon échelle, ou à peu près, car c’est sur la pointe

des pieds que je dois parfois travailler ! La peinture est aussi un acte

physique [elle n’est pas seulement cosa mentale ?].

Si l’équerre est un objet, elle disparaît aussi en tant qu’objet, pour

devenir structure. Elle est une réalité. La toile évolue en fonction de ça.

Parfois, il y a trop d’équerres, et la toile sature. Je ne peux plus avancer.

Il y a trop d’intersections [d’étoilements ?].

On voit toujours apparaître par en dessous des tracés.

Quelle signification ont-ils ? Les traits qui apparaissent par en dessous

sont du temps, le temps de la « toile ». La peinture est une histoire de

temps qu’on doit mesurer. La toile ou le dessin définissent un espace et

j’ai besoin de temps pour matérialiser cet espace. Si les tracés

n’apparaissaient pas, on ne se rendrait plus compte du temps passé, et

la toile perdrait de sa réalité, ou, dit encore autrement, de son

« étendue ».

Je pars toujours d’un fond blanc, d’une toile blanche poésie [verticale

du mur ?]. Je fais un premier tracé à la mine de plomb. Après, je fais un

deuxième tracé en rouge, au crayon de couleur. Ensuite, je recouvre

avec un pinceau large qui écrase et étire la couleur (j’ai envie de dire,

en dégradé, comme les ailes des anges de Fra Angelico).

Mes toiles ne sont pas peintes, mais dessinées. Je trace [comme dans la

vie, ajoute ML, quand je marche !]. Il s’agit de traversées. Je marche

dans la toile, comme je sillonne mon atelier, pour traverser la toile,

VOIR À TRAVERS, c’est ça, voir à travers [sillonner les chemins, dit

Beckett ?].

Peut-on parler d’un travail de reprise, de couture presque ? Les

intersections ou les emboîtements entre chaque équerre créent des

changements qui provoquent d’autres tracés en ouvrant l’espace.

La partie de l’équerre qui est ainsi mise en valeur trouble, opacifie,

contrarie le reste de l’équerre, dont on garde seulement le souvenir.

Je pense souvent à cette phrase de Rilke [dans les Élégies ?].

Je ne m’en souviens pas très bien : on organise… puis on organise de

nouveau… et tout tombe en morceau… Espèce de fragilité des choses

qui s’organise et qui après, tombe.

Et la musique ? Dans les répartitions de voix de Luigi Nono, qui reste

ma référence musicale, il n’y a pas de vis à vis, l’espace tourne et ce

sont ces croisements qui traversent le temps – qui dialoguent, en

tournant, avec les quatre côtés de la salle, comme les quatre côtés d’un

tableau. La disposition salle/orchestre donne l’illusion qu’il y a une

bonne place, alors qu’il n’y a pas de bonne place.

Là, tu as une bonne place. Là, tu as une bonne place. Là, tu as une

bonne place.

Là, c’est une autre place. LA bonne place n’existe pas. Et puis, ce n’est

pas intéressant de chercher ça. Finalement, c’est une rencontre entre

toutes ces sensations, quelque chose que nous recevons, à un moment

donné, qui trace un chemin, comme des correspondances ouvertes.

fin de l’entretien, 16 h 20, sortie de l’école.

Jean-Pierre Ferrini.



Hervé Guibert par Isabelle Adjani, une relation gémellaire.

27 septembre 2010


« J’ai rencontré Hervé à la rédaction du journal 20 Ans, au tout début de ma carrière, au milieu des années 70 dans les locaux Filipacchi sur les Champs. La directrice du journal, Agathe Godard, avait organisé une séance photo pour la couverture avec moi, prise par Jean-Marie Périer.
J’y allais pour voir ce projet de couverture et derrière Agathe Godard, qui était une femme d’autorité, très virile, phallique, il y avait un homme, blond et bouclé comme un ange, incroyablement jeune, et qui commençait à écrire dans le journal. Agathe Godard m’a montré la couve et c’était atroce!  Mais atroce !
On m’avait fringuée avec un truc bleu, blanc, rouge : j’avais le sourire d’une idiote… Vraiment, un truc à faire honte! Mais j’ai senti chez ce jeune homme comme un regard de complicité. Il m’a vue penser sans rien dire la même chose que lui. Je l’ai vu comprendre ce que je ressentais. Il m’a paru incroyablement beau, d’une timidité élégante, avec une façon très attirante de parler ou de ne pas parler. Nous avions le même âge, à peine vingt ans.
Quelques mois plus tard, je suis partie à Amsterdam pour le tournage de Barocco, et Hervé est venu faire un reportage. Nous mangions tous les jours des pinces de crabe dans des chinois dégueulasses sur les canaux de la ville. Je lui parlais tout le temps, de choses très personnelles. Je n’ai jamais bien compris pourquoi j’avais autant envie de lui parler, de lui dire autant de choses sur moi. J’étais toujours étonnée de l’intensité avec laquelle il m’écoutait. Mais assez vite, lui aussi s’est mis à parler. De ses tantes, de ses parents, de sa vie personnelle aussi. Il incarnait, organiquement, des choses que j’avais pu lire chez Bataille. Il y avait quelque chose en lui de très troublant, d’ambivalent… Et puis j’aimais beaucoup son écriture. Cette façon très concise d’exprimer des choses violentes, la puissance de déflagration avec laquelle il s’exprimait.
Au début des années 80, nous sommes devenus très proches. On se voyait tout le temps, on dînait à trois avec Bruno Nuytten. Ma relation avec Bruno le fascinait beaucoup. Il me prenait en photo, je faisais tout ce qu’il voulait. Une fois, il m’a dit qu’il était allé vendre toutes les photos qu’il avait de moi à Paris Match. Je ne lui ai pas reproché. Alors il est retourné à Paris Match pour les reprendre. Il avait changé d’avis, ce qui lui arrivait souvent(rires). Je lui parlais beaucoup de mes projets, il me conseillait, j’avais besoin de son opinion, de son regard. Il faut dire qu’à l’époque, le producteur Daniel Toscan du Plantier dirigeait la Gaumont et il voulait faire de sa maîtresse, Isabelle Huppert, la titulaire de tous les projets du cinéma français. Hervé assistait à mon incrédulité devant cette situation. Alors il a écrit sans me le dire un scénario sur une actrice, inspirée par moi, qui se trouvait blacklistée par des gens de pouvoir. Son projet décrivait aussi ma relation avec Bruno. C’était l’histoire d’une carrière contrariée doublée d’un amour, qu’il avait à la fois romantisée et brutalisée. Le scénario s’est d’abord appelé « Gemina », puis « La liste noire ».
Je l’ai lu et l’ai trouvé magnifique. Mais je suis entrée dans un rapport bizarre avec ce projet. Quand je m’en éloignais, il m’attirait et dès que je m’en approchais, que je me préparais à m’y engager, il me faisait peur. Je ne savais pas comment l’aborder, je faisais du surplace. Il me disait alors que j’étais trop puritaine, il se moquait de moi. De toutes façons, il ne vivait que pour la transgression. C’était à la fois sa pratique et sa plus forte conviction. Mais il le faisait toujours en dandy.

Je n’ai donc pas tourné le film, lui non plus. Nous nous sommes éloignés. Dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, dont je pense par ailleurs que c’est un de ses textes les plus forts, je suis devenue l’un de ses personnages, l’actrice Marine. Il m’avait toujours prévenue que lorsqu’il se mettrait à parler de moi dans ses livre, ce serait pour me trahir.
Qu’il resterait dans la vérité, mais qu’il ne se gênerait pas non plus pour traduire dans la fiction le mécontentement qu’il ressentait à mon égard. Je l’aimais énormément et je sais qu’il m’aimait aussi. Mais tout en moi ne lui allait pas. Je sais par exemple qu’il a été absolument furieux de mon passage au journal de TF1 pour faire taire la rumeur qui prétendait que j’étais morte du sida. Pourtant, j’avais pris soin de dire que j’avais honte d’avoir à affirmer que je n’étais pas malade, comme s’il s’agissait de dire que je n’étais pas coupable. Mais ça l’avait exaspéré.
Lui, il a eu un rapport très ambigu avec sa maladie. Il était depuis toujours fasciné par la mort, par l’agonie… Il recherchait là un vertige. La maladie a transformé ses fantasmes littéraires en réalité terrible. Je crois qu’à ses yeux, mon comportement vis-à-vis de ces rumeurs manquait de lyrisme.
Après notre brouille, je l’ai vu à la télévision, amaigri et malade. J’étais horrifiée. J’ai ressenti beaucoup de colère contre lui. Je pensais qu’il aurait pu éviter sa contamination. J’avais le sentiment qu’il avait fait de lui-même son propre objet d’observation, l’objet de ses expériences. Je ne connaissais plus vraiment les gens qu’il fréquentait, je n’appartenais plus à sa vie. Je n’ai pas eu le courage de regarder son film, sorti après sa mort, La Pudeur ou l’Impudeur. »

Isabelle Adjani

Nathalie M

23 septembre 2010

Chère Nathalie M.

Aujourd’hui j’ai appris ta mort.

Je téléphonais pour donner des nouvelles, prendre

rendez-vous avec toi, te demander si je pouvais garder

encore ton livre de Barthes, te dire que j’allais mieux,

bien mieux, c’en est même le jour et la nuit tellement

je vais mieux.

Donc je voulais te montrer l’autre tel que je suis

redevenu, on aurait grillé une clope dehors sous les

arcades, assis par terre, à rire, à papoter littérature, à

regarder le monde comme deux étonnés.

Je me rappelle.

Nous nous sommes connus il y a six mois environ.

J’étais arrivé un dimanche après-midi, j’allais mal, très

mal. Sidéré, bouffi d’angoisse, à peine capable de

penser ou d’avancer trois mots cohérents, je me sentais

coupé du monde, fini, absurde.

Quand je t’ai vue j’ai eu un moment de recul, je crois

que je me suis dit : oula, avec cette bab new-âge, ça

risque de pas coller. Tu m’as fait penser à une

spectatrice acharnée du Théâtre du Soleil.

Mes préjugés sont vite tombés. Tu étais là, hyper

présente, comme si l’empathie bienveillante était un

terme inventé pour toi. Ton regard a ravivé mon

sentiment d’existence. Avec toi je tombais tous les

masques. Toujours tu es restée professionnelle mais

toujours d’une telle humanité qu’une demie-heure

avec toi me redonnait des forces pour la journée.

Dès que je m’envolais ou m’écrasais sur le sol, tu me

rappelais à l’ordre : Allo, ici la Terre, allo ?

A vrai dire cette expression m’énervait. Je ne te l’ai

jamais dit. Aujourd’hui elle me manque.

Nathalie, je voudrais te dire vraiment ce que je te dois.

De vive-voix cela serait tellement mieux.

Car je te dois tellement de choses.

Je te dois d’avoir redécouvert la littérature américaine.

Je te dois de m’être engagé sur la voie d’une

réconciliation avec celui que je suis sous toutes ses

formes.

Je te dois une certaine humilité à vivre.

Cet été j’ai fait venir mes parents à Paris, c’était leur

premier voyage, tu le sais bien, c’était pas gagné cette

histoire.

Je te dois un goût naissant pour la contemplation.

Je te dois de penser que l’avenir sera fait de désir et

pas de peur.

Et je vais continuer à écrire, pour toi, car j’ai compris

que je ne comprends un peu le monde que lorsque je

l’écris.

Je vais garder précieusement le livre de Barthes.

Quand il fera beau, quand j’aurai le coeur lourd ou très

léger, j’irai le lire au Père Lachaise, en silence, face au

Jardin des Souvenirs, où te voilà dispersée, comme des

graines au vent dans les tableaux de Millet.

Voilà, je me répète : l’avenir sera fait de désir, pas de

peur.

Chère Nathalie M,

Je t’embrasse avec les bras,

Ici c’est bien la Terre, plus besoin de dire Allo.

Jérôme / Olivier

Guantanamo par Frank Smith

23 septembre 2010

XXI

L’homme dit, S’il vous plaît, laissez-moi rentrer chez

moi,

je n’ai jamais été un ennemi de l’Amérique

et ne le serai jamais.

L’homme dit, S’il vous plaît, aidez-moi à rentrer chez

moi,

mon frère, lui, a été libéré.

Moi, j’ai été emmené jusqu’ici,

et je n’ai rien à y faire,

toutes les allégations proférées contre moi

sont fausses.

On m’a emmené ici, à Cuba, alors que

j’ai affirmé n’avoir rien à voir avec tout ça.

Vous m’inquiétez,

rien n’est plus important pour moi

que de m’occuper du bétail.

Il s’est passé beaucoup de choses, c’est vrai,

on vous en a peut-être beaucoup dit sur moi,

mais tout est faux.

L’homme dit, S’il vous plaît, je demande à être libéré,

je ne suis pas fâché,

je n’ai aucune colère contre vous.

S’il vous plaît,

laissez-moi retrouver mes enfants, ma maison et mes

obligations.

Je n’ai jamais fait de mal à personne,

j’ai toujours travaillé dur pour nourrir ma famille.

L’arrivée de l’Amérique, pour nous, ça a été un vrai

bonheur,

dit l’homme encore,

on espérait rebâtir notre pays,

mener de nouveau une vie décente

et trouver du travail pour nourrir nos familles.

Je ne suis jamais entré en conflit avec personne,

je n’ai pas d’ennemi, ici ou au pays,

et je suis très pauvre.

Vous, vous faites comme chez vous,

vous avez le droit de savoir

qui je suis, où je vis,

ce que je fais, ce que je dois faire.

Vous, vous avez le droit de tout savoir.

Je n’ai jamais travaillé pour le moindre gouvernement,

je n’ai jamais travaillé pour personne.

Ma vie, ça a toujours été de m’occuper d’un bétail,

d’une terre à une autre,

et de cette autre terre à une troisième encore,

dit l’homme, enfin.

XXII

Question : Possédez-vous une arme ?

Réponse : Non, nous avons un très vieux pistolet pour

protéger la maison.

Question : Votre maison, c’est une tente, ou bien

revenez-vous périodiquement quelque part ?

Réponse : C’est une tente.

Question : Comment vous déplacez-vous d’un endroit à

l’autre, comment voyagez-vous ? Disposez-vous d’un

véhicule ?

Réponse : Nous nous déplaçons à dos de chameau.

Question : Pourriez-vous nous dire ce que nous auraient

rapporté vos témoins s’ils avaient pu venir ? En premier

lieu votre frère Q.K., si c’est avec lui que vous avez été

arrêté ?

Réponse : Oui, c’est avec lui. Il a été arrêté, puis libéré.

Question : Que nous aurait-il dit concernant votre

détention qui puisse aider ce Tribunal ?

Réponse : Il vous aurait dit que je suis un homme

pauvre, que je suis kuchi et que je n’ai jamais rien fait

de mal de ma vie.

Question : Et votre cousin M. ?

Réponse : Il vous aurait dit la même chose, que je suis

un homme pauvre, que je suis kuchi et que je n’ai

jamais rien fait de mal de ma vie.

Question : Qui vous a capturé ?

Réponse : Des militaires afghans.

Question : Lorsqu’ils vous ont capturé, étiez-vous

armé ?

Réponse : Non.

Question : Est-ce que vous aviez un appareil photo, ou

eu accès à quelqu’un qui détenait un appareil photo ?

Réponse : Je ne sais pas ce que c’est, un appareil

photo.

Question : Vous dites que votre mode de vie vous fait

beaucoup voyager. Combien étiez-vous dans votre

groupe de nomades ? Combien êtes-vous, au sein de

votre famille ?

Réponse : Une tribu kuchie, c’est beaucoup de monde,

mais nous voyageons à deux ou trois familles.

Question : Les témoins que vous avez appelés,

voyageaient-ils régulièrement avec vous ? Les croisiez-

vous tous les jours ?

Réponse : Oui, nous nous voyions tout le temps.

Question : Vous travailliez à ciel ouvert, est-ce que vous

rencontriez beaucoup de forces militaires ?

Réponse : Non, nous ne voyions pas de soldats.

Question : Dans quelle partie de l’Afghanistan voyage

votre tribu ?

Réponse : Nous allons à Lugar quand l’herbe y a poussé.

Question : Quelle est la ville la plus proche de Lugar ?

Réponse : Il n’y a ni ville ni village, il n’y a que la

montagne pour faire paître le bétail.

Question : Cette terre est-elle proche de la frontière

pakistanaise ?

Réponse : Non, c’est à côté de Kaboul.

Question : Avez-vous jamais été conscrits par les

Talibans ?

Réponse : Non, nous n’avons jamais eu affaire avec le

monde extérieur. Dans notre tribu, on travaille, c’est

tout.

Question : Avez-vous de la famille dans l’armée ?

Réponse : Non, on ne nous a jamais contactés.

XXIII

L’homme dit qu’il est surpris et choqué.

L’homme dit qu’il est vraiment un homme simple et

pauvre.

Qu’il n’a aucune idée de ce qui s’est passé,

qu’il n’a aucune connaissance de toutes ces choses

qui lui sont reprochées.

L’homme dit qu’il avait perdu cinq chèvres et moutons.

Que son frère les cherchait aux jumelles,

et qu’il le cherchait lui

— quand des soldats l’ont capturé.

L’homme dit que c’est lorsqu’il s’est approché

qu’on l’a capturé lui aussi.

L’homme dit que pendant longtemps,

leur attirail n’a pas marché,

que c’est pour cette raison

que lui et son frère ont perdu leur bétail

et leurs chameaux dans le désert.

Que c’est tout ce qu’il a à dire.

Chère Christine A

23 septembre 2010

Fin août, première journée de fraîcheur sur Paris, on respire enfin, waou c’était à crier quand la pluie d’été est tombée.

Christine,  je pense à toi sans idée fixe, doucement, je te lis. Je m’arrête sur une phrase :

«La vie tout le temps, comme ça, infecte tout ce que je suis en train de faire.»

Je m’arrête sur le verbe «infecter». Je suis tellement d’accord, troublé. En accord. La vie, une infection, je vois. C’est bien, c’est beau, juste. Je ne veux pas commenter, je ne veux pas expliquer, ça passe, un tout petit moment de silence. je ne sais plus quoi te dire. Je sais pourtant que si tu étais là au Carré ou à l’Horloge, là en face de moi, avec moi, j’aurais des milliards de milliards de choses à dire, ça viendrait comme l’eau de source. Là devant l’écran j’ai un léger sourire, mais rien à ajouter. T’écrire, là, ça me semble tellement faible -comme une lampe d’intensité faible- que j’ai du mal à avancer, comme dans la trop grande obscurité.

Beaucoup d’ennui cet été 2009, pour moi, beaucoup de désœuvrement, de temps ressenti comme perdu, à la recherche de je ne sais quelle énergie qui ne s’installe pas, insatisfaction chronique, mal-être ou mal-vivre, peu importe au final, je ne sais, manque, bipolar disorder. BIPOLAR DISORDER, c’est drôle, on dirait un album de The Clash ou des Sex Pistol. LOL.

Christine, je te regarde, je vois ta force, elle me fait du bien, je la crois. Ou alors je me regarde en te regardant ? Et je plaque mon besoin de force sur ton visage clair ? Je me soupçonne.

Nous avons été amis, très amis, puis il y a ce froid, puis nous nous sommes retrouvés, nous voilà de nouveau amis et mieux que ça : nous nous sommes « acceptés » comme tu dis, avec nos qualités, nos défauts, nos errances, nos fatigues, nos oublis…

Toutes les options sont possibles, les meilleures et les pires toutes ensemble possibles, en même temps, comme souvent. Fin août, je me dis que tu as exactement le corps de ton écriture, la même allure, je me dis que la cohérence est merveilleuse, parfaite adéquation. Je ne te désire pas car je ne désire pas le corps des femmes, et pourtant le mot désir vient. Alors je te lis, comme ça, comme ça vient, j’ouvre le livre, pas forcément le dernier, je cherche, je trouve, et j’entends, la voix, la musique, et c’est limpide, encore, fluide, juste, fort, anodin, direct, quotidien, minuscule, immense, vif, brusque, vivant, ça parle, ça me parle, ça invente, ça circule.

Enfin comme une bouteille à la mer voici ces mots de la «Médée» de Corneille, ces mots qui te ressemblent, qui me parlent de toi, sans même savoir à quel point.

Nérine demande :

«Que sert ce grand courage où l’on est sans pouvoir ?
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi ;
Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

Et Médée répond:

Moi.
Moi, dis-je, et c’est assez.
[...]
Oui, tu vois en moi seule et le fer, et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et la foudre des dieux. »

Chère Christine, toi seule et c’est assez, en toi seule et le fer et la flamme, voilà, et c’est aussi tout le contraire du narcissisme, le contraire de l’égotisme dont on t’accuse à tout-va. Et la terre et la mer, car je sais que tu sais, et l’enfer, et les cieux.

Et les cieux.

Justement.

Oui, les cieux, vus du ciel.

Pour dire merci à la Terre entière.

Je t’embrasse,

Take care,

Merci pour toi.

Olivier

Quand Rimbaud n’était pas Arthur

23 septembre 2010

Après six mois de polémique, l’authencité de la présence du poète sur une photo prise à Aden, en août 1880, ne semble plus faire de doute. C’est, du moins, le résultat d’une enquête menée en collaboration avec Jean-Jacques Lefrère, biographe de Rimbaud, et l’aide de nombreux chercheurs, institutions et particuliers, nous a déclaré Jacques Desse, l’un des deux libraires qui a découvert ce cliché présenté au public en avril.

Le dossier est consultable sur le site de la la Revue des Deux mondes. Un document de plus de 100 pages, présentant des dizaines de documents inédits, incluant également une abondante iconographie, qui permet de se plonger dans le monde étonnant d’aventuriers, explorateurs et commerçants qui fut celui de Rimbaud dans sa«deuxième vie». Cette enquête a notamment permis d’identifier les autres personnages qui figurent sur la photographie en question.

Le cliché, qui montre l’auteur du Bateau ivre au milieu d’un groupe de sept personnes, dont l’explorateur Henri Lucereau, a été réalisé en août 1880, sur le perron de l’Hôtel de l’Univers à Aden (Yemen), par l’explorateur Georges Révoil.«L’homme aux semelles de vent», est alors âgé de 26 ans, il vient d’arriver à Aden. Cette photographie est donc encore plus importante qu’on ne l’imaginait puisqu’elle éclaire le moment où Rimbaud entame une nouvelle vie.

En remontant aux personnes qui l’ont fréquenté à cette époque et dans ce lieu, «il n’y a plus aucun doute sur l’identité de ce jeune homme», affirme Jacques Desse. Les traits de son visage sont point par point ceux de Rimbaud, jusque dans des détails extrêmement spécifiques, précise Desse. Le dossier comporte également le portrait de la compagne présumée de Rimbaud à Aden…

Il s’agit de la neuvième photo connue représentant Rimbaud, et la seule où l’on distingue son visage de jeune adulte, après qu’il eut renoncé à la littérature.

le noir et le blanc

23 septembre 2010

Nous n’avons pas encore découvert le mystère incantatoire de la blancheur. Ni pourquoi son appel a sur l’âme une telle puissance. Ni, ce qui est plus étrange et d’une portée plus vaste, pourquoi, alors qu’elle est le symbole le plus vivant de la spiritualité, le voile même du Dieu des chrétiens; elle accroît le caractère le plus repoussant de ce qui est objet de terreur pour l’homme. Est-ce que parce que sa nature indéfinissable, projette les espaces cruels de l’infini et nous poignarde dans le dos avec le néant lorsque nous contemplons les blancs abîmes de la voie lactée ?  Ou bien est-ce que parce que le blanc n’est point tellement une couleur qu’une absence visible de couleurs comme, en même temps, la fusion de toutes les couleurs ? Est-ce pour ces raisons que le silence vide peuplé de sens d’une vaste étendue de neige nous fait reculer devant l’absence de Dieu faite de l’absence de toute couleur ou faite de toutes les couleurs fondues ensemble ? Et si nous considérons la théorie des physiciens voulant que toutes les autres couleurs de la Terre, ces ornements d’apparat et de beauté, les nuances exquises des bois et des cieux du couchant, oui et les velours dorés des papillons et les joues de papillon des filles jeunes ne soient qu’un raffinement de supercherie, nous voyons que les couleurs ne sont pas réellement inhérentes aux choses mais seulement posées à leur surface. Et toute cette nature, que nous avons divinisée, et maquillée comme la prostituée dont les séductions masquent le charnier intérieur…
Herman Melville, Moby-Dick, chapitre La blancheur de la baleine.
Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs, le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, avant d’avoir vu le jour. Ces notions d’origine nous sont profondément enfouies en nous. Est-ce pour ces raisons que le noir nous atteint si puissamment ? Il y a 320 siècles dès les origines connues de la peinture, et pendant des milliers d’années, des hommes allaient sous Terre dans le noir absolu des grottes pour peindre, et peindre avec du noir. Couleur fondamentale, le noir est aussi une couleur d’origine de la peinture.
Pierre Soulages

Prénom Julien, nom Gracq

22 septembre 2010

J’avais 14 ans, j’étais amoureux de Zoé, ça se passait à Tarbes au début des années 80. En grec Zoé veut dire la vie. Le week-end je prenais le bus pour rejoindre Zoé dans son village de Sinzos. C’était un samedi de Mai, je crois que c’était Mai, en tout cas c’était le printemps. Nous étions dans un champ de maïs. J’imagine que nous aurions dû faire l’amour. Je ne pouvais pas. J’avais une peur incroyable. Une boule au ventre lourde comme du plomb. Zoé a ouvert un livre. Avait-elle compris ? C’était Le rivage des Syrtes. Je n’avais jamais entendu parler de Julien Gracq. Avec Zoé nous nous sommes embrassés. Je me regardais le faisant. Le goût de sa bouche si différent du mien. La texture de sa langue, étrangère. Si lointaine. Une autre espèce. Puis Zoé s’est mise à lire. J’ai fermé les yeux. J’ai écouté de tout mon être. Tout était tellement réel. Les odeurs, les insectes inoffensifs, la chaleur qui venait d’en-haut. Je suis tombé amoureux d’Aldo. J’étais allongé sur le dos. Ma main sur le genou de Zoé. Elle lisait. Je voyais tout. Les yeux fermés. J’étais complètement dans l’écoute. C’est alors que j’ai compris que je ne pourrais jamais aimer Zoé. Une mort s’est produite. Un deuil incommensurable. Je me suis dit que j’allais écrire. Plus tard. Dans l’avenir. Ecrire pour qu’un jour une fille me lise à voix haute dans un champ de maïs, qu’elle me lise pour séduire un garçon qui lui saura bander, la désirer, la pénétrer. Que croire face au néant ? OS

“C’était un homme qu’une fiche signalétique n’aurait pu définir que comme moyen en tout. Il n’y a en effet rien de commun entre l’homme et l’œuvre ; entre le Gracq réservé que l’on rencontre, le professeur froid –dont les élèves disent qu’il ne se déride jamais, mais fait d’excellents cours – et l’écrivain qui a miraculeusement peint les enchantements d’Argol, les féeries de la forêt des Ardennes, les magies de la mer des Syrtes ; qui nous a rendu sensible le poids écrasant du Destin, et qui est le

vrai Gracq ; celui que l’on tiendra un jour pour l’un des plus grands écrivains de notre époque. Gracq n’est pas un homme de conversation de salon. Il est l’homme du

tête-à-tête ; celui qui cherche dans l’interlocuteur cette part de singulier, cette part d’humain qui peut l’intéresser. Cette curiosité, ce souci de connaître, exclut la dispersion. Dans un groupe, même dans un petit groupe constitué au hasard d’une réunion, Gracq ne laisse pas deviner qu’il est Gracq. Il décevra même celui qui espère saisir dans sa conversation quelque chose de la poésie de son œuvre, qui attend que jaillisse enfin l’improvisation brillante où éclateront l’esprit, l’humour, le

trait de Liberté grande.”

José Corti, Souvenirs désordonnés.

Extrait d’une lettre de Gaston Bachelard à José Corti

… J’ai lu avec le plus grand intérêt le Château d’Argol. Le début est un peu lent, mais dès le premier quart du livre, le talent est évident. Une atmosphère lourde, pleine, donne une impression inoubliable. Le style est par moment d’une grande beauté. C’est dans l’ensemble trop bien pour avoir du succès – que n’ai-je, dans mon trou dijonnais, une revue convenable pour faire un compte-rendu. En tout cas, transmettez à l’auteur mes très sincères compliments.

Quelques extraits de Qui vive, autour de Julien Gracq,

collectif d’écrivains publié en 1989 par les éditions José Corti.

Les Métamorphoses d’Aurore

Le monde de Julien Gracq est un monde de qualités, c’est-à-dire magique. Lui-même, par la bouche de son héros : le Beau Ténébreux [deux adjectifs], reconnaît dans la terre une réalité fermée, dont il espère mettre en mouvement, par «  une espèce d’acupuncture tellurique  », les centres nerveux, les points d’attache de la vie. Il semble que lorsque le monde devient magique, plusieurs sortes de transformations se produisent. D’abord, les objets font place aux éléments : une instabilité générale menace la configuration des choses qu’à chaque instant un groupement différent d’adjectifs peut transmuer en d’autres choses. Mais, de plus, cet univers qui ne répond plus à nos pratiques rationnelles. [" Déteste les adjectifs; chéris la raison ",

disait le maître de Juliette], ne tombe pas pour autant dans l’incohérence absolue ou, comme on dit, dans la contingence. Au contraire, il existe bien davantage comme unité, tout en lui est lié, les trajets s’abolissent, l’éloignement ne protège plus, nous sommes à la merci de ce qui nous est le plus étranger.

Dans la magie, les choses cherchent à exister à la manière de la conscience, et la conscience se rapproche de l’existence des choses. D’un côté, les rochers, la chambre, l’étang semblent receler une intention et cacher une disponibilité énigmatique. De l’autre, les hommes perdent leur liberté, ont des airs de somnambule en plein jour, sont aux prises avec une espèce de glu cosmique, de dissolution brumeuse et géante. [De là, l’importance des fantômes et des esprits - qui sont beaucoup moins esprits que choses : consciences plus qu’à moitié enterrées].

Maurice Blanchot, extrait de Grève désolée, obscur malaise, paru dans les cahiers de la Pléiade, 1947.

L’embellie

Cette œuvre qu’obsède le cheminement du tragique s’arrête toujours au seuil de son évocation, le bride et en refuse la rhétorique. Pour les raisons essentielles que l’on connaît – parce que seule importe l’attente, l’allongement progressif d’une ombre portée et les réactions de l’individu face à elle. Mais il est une autre conviction gracquienne, moins signalée, dont les ressorts sont plus éthiques que littéraires, qui tient également sa place et m’importe ici.
Si Gracq fait l’économie du pathos quel qu’il soit c’est par principe, pour s’opposer aux complaisances subjectives ou intellectuelles de l’époque. Il n’a aucun goût pour  » l’enfer des âmes  », n’arrive pas à se persuader que l’homme sur cette terre est damné, et les tribulations apocalyptiques de la modernité le laissent indifférent. Aucun dolorisme chez ce grand lecteur romantique, nulleacedia chez ce solitaire, pas une once de morbidité, mais l’acceptation de  » la vie telle qu’elle est  ».

Claude Dourguin

Julien Gracq, l’éveilleur du soir

Pas davantage qu’un automne sans exaltation agonique des beaux jours, on ne peut imaginer le paysage littéraire sans Julien Gracq. Son œuvre ne s’ajoute pas aux autres comme l’arbre dans la forêt ; elle modifie la perception d’ensemble, sa perspective et sa couleur. L’ignorerions-nous qu’elle nous ferait signe

et nous habiterait à notre insu dans la réfraction mystérieuse des sous-bois : une influence météorique, quelquefois, cache un style.

Hubert Haddad

Errant par le monde

Être au monde. Tant de mains pour (le) transformer (…), si peu d’yeux pour le contempler. La poésie est alliance, fusion dans le noyau aveugle : fin allégée de soi, humilité. Si douloureuse, si violente soit-elle, elle vibre par excellence dans (le) sentiment du «  oui  ». Nous ne sommes au monde qu’en renonçant à le faire nôtre, comme en témoignent chez Gracq ces figures humaines (…) devenues graduellement des «  transparents  » (…) à travers lesquels (on) ne cesse d’apercevoir le fond de feuillages, de verdure ou de- mer contre lequel ils bougent sans vraiment se détacher. Sans cette union indissoluble qui se scelle chaque jour et chaque minute,qu’attendre d’autre qu’une vaine ipséité où l’être se dessèche ? Terre intacte

sous nos fragiles empreintes, sousl’exigence que nous avons eue de marquer (…) de (notre) signe (…) les grands accidents du paysage. Terre où parfois n’apparaît nulle cicatrice d’homme, comme ressuyée de (lui), balayant ses traces, étouffant ses bruits.

Être au monde. Au rythme des pas obsèd(ant) le marcheur, à un éclairage qui l’a séduit, au sucinexprimable de l’heure qu’il est. Ici et maintenant : «  Aller me suffit  » (René Char).
Imprégnation, osmose. Acquiescement – au-delà de l’analyse, des concepts – à la pure conscience d’être où reflue la pensée ; où la lumière – profuse, superfétatoire, luxueuse à force d’inutilité, loin de nous éclairer, brûlepour elle seule d’un éclat dévorant. Mais dans sa distance même, qu’est-ce qui veut nous rejoindre, à travers ces journées (…) baptismales, ces pressentiments d’un passage de ligne non plus climatique, mais visuel, auditif – l’espoir enfin d’une entrée en résonance universelle ?

Aller, guettant le point suprême où tremble comme une promesse, où nous redevenons le voyageur (…) colle de toute sa peau sans avoir besoin de les déchiffrer, à mille effluves prémonitoires. Regard perdu, éperdu. A jamais voué. Silence dilaté, rayon vert – une sorte, soudain, d’élargissement brusque et vibrant.

Clichés, balayage de photons, la lumière en division à l’infini que voulait-on, que cherche-t-on ? De dos. Immobile au bord de la mer de nuages. L’étincelle élève le gouffre, la main est sans ombre. Celui qui regarde à nos yeux.

Christian Hubin

Julien Gracq : la respiration contre la critique

Le ton de Julien Gracq, dicté par une violence presque constamment retenue, oblige le lecteur à se tenir sans cesse sur le qui-vive, à ne jamais sauter un mot, qui peut en effet estomaquer par sa verdeur – comme si, de loin, quelqu’un d’assez hautain lui parlait, non pour le convaincre – peu en chaut à Gracq – mais pour l’avertir, lui rappeler par un biais, ou par un trait, certaines choses qu’il aurait pu, par négligence

convenue, ne pas percevoir dans toute son intensité, le distraire ainsi de sa propre distraction.

Alain Jouffroy

Comme un monologue à peine dirigé
 »La quête du Graal fut une aventure terrestre »

Un beau ténébreux.
 »…ce texte aimanté et invisible qui guide
inconsciemment le poète à travers le clair-obscur
déjà si hasardeux du langage écrit.  »

Un beau ténébreux.
quelle pensée bien à soi
la bande straight
ce train hargneux des houles
le signal
parfaitement juste
tout brillant de retenue
Béatrix
est
illuminations
d’où l’on tourne le dos à la vue
à ceux qui ne transigent pas
La Tosca
l’amour au-delà
comme en plein jour
une lumière d’apocalypse
un jour
est avant tout la femme
en face d’une des femmes
les plus impitoyablement dépersonnalisées
par son sexe
qu’elle va devenir
Dramatis personæ
Mais il y a toujours un coup de foudre
décidé

tout
Je ne le supporterai pas
encore
(…)

Ghérasim Luca

Le sentiment de la merveille

Il aura sauvé son âme. Patientant sous la pluie, anxieux du pouls des horloges, occupé à cueillir des fleurs dans le jardin, il aura exploré les recoins de ses chambres les plus intimes. Soucieux d’entrer dans les détails de son amour et de le revêtir d’habits légers, il lui aura donné quantité de noms, il aura écrit des phrases, d’une main aveugle et juste, comme on tend les paumes vers une ombre, comme on se laisse conduire par elle, ou comme on jette à la mer des papiers pliés en quatre dans des bouteilles. Il aura essayé de vivre sans bavardages, en s’enfermant en soi, pour ne penser qu’à celle qui est toute sa pensée et qui occupe dans l’univers la place laissée vacante par le soleil les jours de pluie. Il sera devenu le frère des

Grands Transparents dont l’invisible palpitation assure à travers le monde la circulation de l’amour.
Jean-Michel Maulpoix (article intégral sur le site de Jean-Michel Maulpoix)

Des flammes d’air (à propos de Les Eaux étroites ; La Forme d’une ville ; Autour des sept collines )

Julien Gracq travaille moins avec la mémoire qu’avec la vision, mais visualiser comme il le fait, c’est concevoir. L’écriture tire de ce mouvement le lever d’un sens que la réalité en elle-même n’a jamais contenu, car il naît de la relation de l’œil avec sa visibilité. Ainsi le texte développe-t-il l’identité perdue qu’ont eu le regard et le monde : identité dont le texte est le trajet et la substance. Sans jamais quitter son

sujet, Julien Gracq réussit à rendre mentale la description : et ce faisant, il «  surréalise  » une technique de représentation qu’André Breton jetait au néant, si bien que ce néant est ici changé en révélateur.
(…)
Là, dirait-on, la chair du monde trop longtemps faite verbe retrouve, par le verbe, le chemin de son incarnation.

Bernard Noël

Lettre adressée par Georges Perros à Hervé Carn, publiée dans le premier numéro de la revue Givre, mai 1976. (…)

Chaque fois que je suis tombé sur un texte de Gracq, j’ai ressenti une jubilation, ou mieux, une brûlure. Un peu comparable à celle que provoque une boule de neige dans la paume. Textes qui se tiennent au garde-à- vous face à l’inconnu(e), qui ne perdent jamais la hauteur d’attache de leur diction, qui ne se laissent jamais prendre aux harmoniques de leur chant, qui ne s’écoutent pas, mais sont jaloux, fièrement jaloux, de leur situation extrêmement privilégiée dans le jeu même qu’ils risquent. Il y a dans la prose de Gracq comme un cliquetis d’armes, sa phrase est chargée – charge émotive et fait soudain craquer le texte entier, comme le dégel un étang. Il y a emportement, l’alcool métaphorique emporte le linéaire, l’enivre. On pourrait donc ici parler d’érotisme, au sens plein de ce terme extraordinairement galvaudé. Un fil

électrique parcourt fait vibrer, résonner le cœur des mots, allumés ici et là, et le regard s’en trouve comme enchanté, quasiment féminisé ; l’oreille alertée par une rumeur de fête lointaine à figuration magique.

Julien Gracq traverse la scène de profil, de dos, sans aucune concession au folklore de son imagination, emmuré dans son espace personnel qui ouvre, toute lézarde reconnue, entre le chien et le loup des saisons éternelles, sur l’ailleurs. Discrète, tendue sur la toile de l’intemporel, son œuvre est une invitation au voyage absolu auquel nous sommes tous candidats, plus ou moins paralysés dans les algues de notre appétit, notre goût, notre désir d’être une fois pour toutes, hic et nunc, quoique branchés, par la grâce d’une foi sans investiture théâtrale. Julien Gracq est dans le secret du secret. Le vécu d’ignorance n’est pas autre chose. Il n’interdit, il n’empêche pas la culture. Il la force à être amoureuse. La lune ainsi retient la

mer.

Georges Perros

En guise de porte-voix

La conclusion, si c’en est une, que je voudrais tirer de quelques lignes d’hommage à un tres grand écrivain, est que c’est à l’originalité et à la beauté de l’écriture que se reconnaissent ceux-la. Julien Gracq est l’un de ceux qui ont reçu la grâce. En l’en remerciant de tout mon cœur, je me voudrais le porte-voix de ses lecteurs. Rien d’autre. Et ne pas oublier, pour leur bonheur comme pour le mien, l’expression parfaite des poèmes en prose du romancier que nous aimons.

André Pieyre de Mandiargues

En relisant les livres de Julien Gracq dans l’ordre où ils ont été écrits, il me semble entendre une voix qui, s’adressant à d’autres, pourrait être sévère, et dans ce cas dirait : «  Rêveur, prend garde à ton rêve : il peut se réaliser  ». Mais ici c’est une voix bienveillante. Car elle dit : «  Rêveur, confie-toi à ton rêve: il s’accomplira  ».

Les romans qui ont donné à Gracq sa notoriété sont de beaux vaisseaux fantômes amarrés à la terre par un promeneur solitaire, les rêveries d’un flâneur de la nature dont l’art subtil est de nous faire croire à ses contes en les imprégnant de la brume qui baigne un littoral, de l’odeur d’herbe fanée des prairies de l’été, de la rumeur du vent qui fait bruire la forêt et des ininventables détails de la naturelle nature. Gracq appartient à cette précieuse espèce des écrivains qui écrivent les livres qu’ils ont envie de lire.

Claude Roy

En lisant, en écoutant…

Aussi diverses et complexes que soient mes impressions, lorsque je lis l’auteur de La presqu’île – dans le temps pur de la lecture – il en est comme de mon intemporelle plongée dans les Mémoires d’Outre-tombe. 
J’y suis à l’écoute d’une langue – la mienne assurément, mais en sa pureté, perçue comme étrangère à son habituel usage – profondément immergée dans les mouvances d’un concert consacré aux grandes compositions.
Si un poète m’a donné à penser, par sa pratique, l’écriture en conséquence l’accomplissement du poème parmi les poètes contemporains, ce fut bien Julien Gracq.

Pierre Torreilles

Extraits de Pour Julien Gracq, dans le journal Initiales– Groupement de libraires.

« Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. J’aime chez Gracq son attention profonde aux paysages et aux topographies, à ce qu’on peut appeler « l’esprit des lieux ». Je retrouve chez lui certaines sensations que j’ai ressenties sans être capable de les formuler et qu’il a fixées, lui, avec son doigté et sa sensibilité d’acupuncteur ».

Patrick Modiano

«  Julien Gracq est le plus grand écrivain français vivant. Il domine les lettres françaises depuis cinquante ans à un double titre.
Il a porté l’art de la critique littéraire à un niveau encore jamais atteint. « Lettrines » et surtout « En lisant en

écrivant » sont d’admirables leçons de lecture. Sa force d’analyse des œuvres, toujours lucide et souvent cruelle, se nourrit cependant d’un amour profond de la chose littéraire.
Mais c’est dans ses romans et ses notes de voyages qu’il donne toute sa mesure. On ne peut jamais oublier le professeur de géographie qu’il fut professionnellement. Mais quand le professeur Louis Poirier devient l’écrivain Julien Gracq, il s’impose comme le plus grand paysagiste que nous ayons. Sa perception d’une province, d’une région, d’une ville, d’un fleuve ou d’un massif montagneux est inégalable. »

Michel Tournier

Un après-Gracq ? Bien sur, et massif et omniprésent, mais diffus. Je ne connais pas d’épigones notables – tout juste des suceurs de roue. Mais, comme toujours les plus grands (c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les plus grands), il est pillé, et il est juste qu’il le soit. Parmi les plus belles proses de nos générations, il n y en a aucune qui, à un moment ou un autre, ne se souvienne de la sienne. çà et là une phrase de Gracq, une façon de Gracq, un emploi adjectif, apparaît dans de multiples textes qui ne sont pas de sa main – parfois parce que nous le voulons, et d’autres fois à notre insu, car Gracq est en nous. De ce plagiat généralisé, je peux prendre un exemple que je connais bien, puisque c’est dans un de mes livres. Je parle dans Vies minuscules d’un enfant demeuré de l’arrière-campagne, «  tout pétri du sommeil rural dont

son lieu-dit dormait  » – eh bien, je le confesse, c’est un emprunt tout à fait prémédité à une page de Lettrines sur Rimbaud, plus précisément à propos du lieu-dit Roche et autres trous perdus des Ardennes, dont Gracq écrit qu’ils sont ensevelis dans un «  sommeil rural épais  ». J’ai la faiblesse – ou l’hypocrisie – de me dire que de tels vols sont des hommages. Ce qu’ils dérobent devient dans la perspective comme un fait de nature, comme une chose, comme une pierre – quelque chose qui revient, qui

va de soi et qui ne meurt pas.  »

Pierre Michon

Christian Hubin, Parlant seul, (extrait)

«  Monde romanesque. Sa secrète formule, selon Gracq : à tout moment et en toute circonstance, dans la fiction la partie peut suffire à évoquer le tout (Carnet du grand chemin). Du Château d’Argol au Rivage des Syrtes, auBalcon en forêt, même chaîne d’harmoniques, même structure cellulaire, – chaque page comme un microcosme condensant, diffractant l’ensemble ; chaque livre par l’autre modulé.

Avec une pureté (…) sans égale, les personnagesd’Argol se donnent littéralement à la mer, à son magnétisme fatal. Emporté dans une course exaltante,leur sosie des Syrtes pénètre sans éclaircissement aucun dans l’ombre pure, s’y baigne comme dans une eau initiatique. Albert, Herminien et Heyde se fondent dans une osmose obscure, à la fois élection (ne sourient-ils pas d’un sourire inconnu aux hommes ?) et transgression(cinglant défi… défi mortel… une mort… à chaque instant plus certaine).

Offert de tous (ses) yeux aveugles,Aldo n’entre dans une intimité presque angoissante que parce qu’il la sait radieuse d’un matin bientôt dévoilé.Comme il va les yeux bandés vers le lieu de la révélation, les nageurs d’Argol, dans un enthousiasme sacré,s’élancent vers la lumière d’un espoir surhumain. De même

qu’il gliss(e) au plus creux d’un extrême lointain,ils se sentent happés aux abîmes (…) d’où nul retour ne ser(a) plus possible.

Par vagues, la phrase atteint à une scansion haletante : précipitation du rythme dans Le rivage des Syrtes (Quelque chose… quelque chose… j’entrais… j’attendais); pulsation fiévreuse dans Argol (vers le large- plus avant- vers… – vers… Et ils plongeaient… et chaque mètre… Et par-dessus…). A l’obscurité (…) opaque, à l’eau initiatique répondent les espaces inconnus, le gouffre l’absolue découverte.

Dans la solitude du Balcon en forêt, un chemin s’offre à Grange comme un appel obsédant (…) suspendu sur uneabsence sans fond. Vide de la perspective, qui bouleverse les perceptions ; où la réalité perd son attache, s’abîm(e), sourd(e) et aveugle. Chaque chose se fait signe et stupeur : calme absolu, silence, froid (…), une sorte de promesse comme un œil entrouvert, une fenêtre toute seule en face d’une route par où quelque chose doit arriver.

« Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur. »

21 septembre 2010

Lettre de Gustave Flaubert à George Sand

[Croisset, vers le 15 juin 1867]

[édition « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard : 12 juin 1867]

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de

Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième

fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir.

L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois,

bien qu’inoffensifs comme des moutons.

Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant

quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la prud’homme.

Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de

complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.

C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au

philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans

cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle

m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses

m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je

tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son

bâton.

Ainsi, le pal qui m’a soutenu cet hiver, c’était l’indignation

que j’avais contre notre grand historien national, M. Thiers,

lequel était passé à l’état de demi-dieu, et la brochure

Trochu, et l’éternel Changarnier revenant sur l’eau.

Dieu merci, le délire de l’Exposition nous a délivrés

momentanément de ces grands hommes !

L’épreuve du vide

20 septembre 2010

Abîmes ordinaires de Catherine Millot. Gallimard, « L’infini » 154 p.

Voici un livre bien rare, écrit sur plusieurs registres, qui conjugue avec élégance les genres biographique et critique, l’écriture littéraire et l’intelligence analytique. Pour la première fois, Catherine Millot, qui publie son sixième ouvrage, se risque à écrire à la première personne et traque les liens de ses expériences intimes avec sa vocation d’écrivain et son métier d’analyste. Expériences étranges, extrêmes, analogues à ce qu’elle rencontre parfois chez Michaux, Bataille ou Blanchot, et qui constituent ce que l’auteur appelle ici des abîmes ordinaires : « Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable. »

En effet, à la pointe du vide, au point où il confine au dénuement ou à la détresse absolue, contre toute attente, il se convertit étrangement en sérénité. L’épreuve de la disparition de soi, dans ses formes les plus simples ou les plus inquiétantes (sentiment de pure vacance, vertige du néant, exposition au viol ou à la mort), est en même temps – telle est son énigme – la source d’une paix inattendue et d’une renaissance parfois euphorique. Subissant l’appel du vide ou un « vol de l’esprit » qui la laisse dépouillée de tout, Catherine Millot raconte le renversement de sa détresse en extase, comme si le salut avait dû passer par la perte et la vacuité se muer en plénitude.

On pense ici à Job, qui ne recouvre la paix qu’au moment où il consent enfin à sa perte, à l’expé-

rience des mystiques qui ne trouvent la béatitude qu’à se perdre en Dieu, à la passion paradoxale de l’intelligence chez Kierkegaard, qui, dans la foi, veut sa propre perte, qui sont autant de cas où le sujet entre dans un jeu de qui perd gagne.

On s’en doute, certaines histoires d’amour offrent des exemples singuliers de destructions consenties. L’auteur consacre ici de subtiles analyses aux ravages de rencontres comme celles de Roberto Rossellini et Ingrid Bergman. Ainsi, lorsque Ingrid Bergman arrive en Italie pour offrir au cinéaste sa propre réussite, elle est entraînée par lui au fond d’une solitude désespérée.« Croyant le secourir, écrit Catherine Millot, elle accourut se mettre à sa merci. » Car lui la voulait désarmée et anéantie, dans un fantasme masculin de sauvetage, comme s’il lui fallait la perdre pour lui faire connaître la rédemption. C’est bien le rôle que le réalisateur fait jouer à l’actrice dans Stromboli : au moment où elle s’effondre et reconnaît sa déréliction -« I am finished » soupire l’héroïne – elle découvre en même temps la grâce d’une nouvelle naissance. Bergman comprit sans doute le danger, ce qui ne l’empêcha pas de se précipiter dans cet abîme. La chose n’est pas rare.

Appliquée à dire « la sombre lumière qui émane des abîmes », Catherine Millot décrit aussi ses propres épreuves de l’abîme et du vide et les interroge dans leur relation à sa double vocation d’écrivain et d’analyste. Ce n’est pas la première fois, notons-le, que l’auteur explore ce thème dans son rapport à l’écriture moderne. Elle l’avait notamment abordé dans La Vocation de l’écrivain, en 1991, en lisant les poèmes en prose ou « épiphanies » de Joyce, ou chez Hofmannsthal.

Avec son premier livre, Freud anti-pédagogue, en 1979, qui décrit les impasses d’une pédagogie tentée de se refonder sur la psychanalyse, Catherine Millot rappelle déjà que la psychanalyse ne fonde ni n’assure rien, et qu’il s’agit plutôt de comprendre qu’il n’y a pas de solution à tout. Que tout problème apparent ne soit pastechniquement « résoluble » est encore ce que l’analyste répond à la demande transsexuelle, qu’elle analyse comme désir d’échapper à la dualité des sexes (Horsexe, 1983). Selon une perspective lacanienne, assumer d’être sexué c’est assumer une castration symbolique qui n’épargne ni l’homme ni la femme, et reconnaître un manque en quelque sorte bilatéral qui soustrait la psychanalyse à son androcentrisme initial. Cependant, si la castration continue d’être symbolisée par la perte du phallus, ne réinstaure-t-on pas abusivement un androcentrisme ? C’est une question qu’on aimerait poser à Catherine Millot, qui écrit que l’homme et la femme ont en commun « le refus du féminin ».

L’enquête que l’analyste mène aujourd’hui sur elle-même fait écho à ses essais de 1996 : Gide, Genet, Mishima, Intelligence de la perversion, au moins dans la mesure où elle s’y intéresse à la transmutation d’un manque en plénitude et d’une souffrance en jouissance.

Parmi les événements autobiographiques qui sont pour elles autant d’abîmes ordinaires, Catherine Millot se souvient d’un voyage de jeunesse à Constantine. Elle est dans un hammam, dépouillée de tout vêtement : « Une vieille femme aux mains rouges et aux chairs flasques me fit allonger pour le massage rituel sur le sol de ciment fissuré, au milieu des eaux sales. Il me fallut laisser souci de l’hygiène et crainte des maladies. Cet abandon me fit glisser dans un puits de paix. »

La conversion du renoncement à soi en extase passe par une plongée dans un infini qui, pour Catherine Millot, n’implique pas nécessairement une référence à Dieu. Cette possibilité d’absolu détachement est aussi ce qui donne au texte de Catherine Millot sa légèreté et son charme. La distance inhabituelle que l’auteur semble toujours avoir gardée avec ce qui lui arrivait, même lorsqu’elle se sentait menacée, donne à ses récits un style humoristique dont le ressort s’apparente à celui qu’elle pointe elle-même chez les mystiques : « Il y a dans l’état mystique, qui fait si peu de cas de vous, comme un trait d’humour. »

Mais, se demandera-t-on, que nous apporte ici la psychanalyse, ou la psychanalyste, si ce n’est une illustration de la thèse lacanienne selon laquelle le sujet advient à lui-même, et là serait l’issue de la cure, dans l’assomption de la Hilflosigkeit, autrement dit d’une détresse originaire et insurmontable, ainsi libéré de sa dépendance à l’égard de l’Autre ?

On cherchera la réponse à cette question dans le dernier chapitre du livre, écrit au moment où l’auteur est confrontée au deuil de son père. Revenant au registre d’une autobiographie analytique, la narratrice évoque un père qui exhorta précocement sa fille à se soustraire au sort commun des femmes, c’est-à-dire, selon lui, au service sexuel des hommes, ou encore qui lui fit grâce de la soumission (castratrice) à l’ordre scolaire et ses contraintes. C’est-à-dire aussi à l’impératif actuel du travail. Le père aurait-il sauvé sa fille des « tyrannies de la loi sans la grâce » en lui offrant la liberté de pouvoir se détacher des exigences de l’Autre et en lui donnant, sans le vouloir, le goût de l’oisiveté et du vide ? Plus généralement, la fonction du père ne serait-elle pas de libérer de la servitude et de la dépendance à l’égard de la mère, libération plus cruciale encore s’il s’agit d’une fille ? Mais si, en s’abandonnant aux délices de la vacance ou du vide, en devenant analyste et, à l’évidence, écrivain, Catherine Millot a accompli le fantasme d’une seconde naissance, don du père cette fois, et non de la mère, on se demandera avec elle si l’on peut jamais sortir du fantasme, sinon pour « y rentrer aussitôt, comme dans une porte à tambour ».

Sylviane Agacinski