J’avais 14 ans, j’étais amoureux de Zoé, ça se passait à Tarbes au début des années 80. En grec Zoé veut dire la vie. Le week-end je prenais le bus pour rejoindre Zoé dans son village de Sinzos. C’était un samedi de Mai, je crois que c’était Mai, en tout cas c’était le printemps. Nous étions dans un champ de maïs. J’imagine que nous aurions dû faire l’amour. Je ne pouvais pas. J’avais une peur incroyable. Une boule au ventre lourde comme du plomb. Zoé a ouvert un livre. Avait-elle compris ? C’était Le rivage des Syrtes. Je n’avais jamais entendu parler de Julien Gracq. Avec Zoé nous nous sommes embrassés. Je me regardais le faisant. Le goût de sa bouche si différent du mien. La texture de sa langue, étrangère. Si lointaine. Une autre espèce. Puis Zoé s’est mise à lire. J’ai fermé les yeux. J’ai écouté de tout mon être. Tout était tellement réel. Les odeurs, les insectes inoffensifs, la chaleur qui venait d’en-haut. Je suis tombé amoureux d’Aldo. J’étais allongé sur le dos. Ma main sur le genou de Zoé. Elle lisait. Je voyais tout. Les yeux fermés. J’étais complètement dans l’écoute. C’est alors que j’ai compris que je ne pourrais jamais aimer Zoé. Une mort s’est produite. Un deuil incommensurable. Je me suis dit que j’allais écrire. Plus tard. Dans l’avenir. Ecrire pour qu’un jour une fille me lise à voix haute dans un champ de maïs, qu’elle me lise pour séduire un garçon qui lui saura bander, la désirer, la pénétrer. Que croire face au néant ? OS
“C’était un homme qu’une fiche signalétique n’aurait pu définir que comme moyen en tout. Il n’y a en effet rien de commun entre l’homme et l’œuvre ; entre le Gracq réservé que l’on rencontre, le professeur froid –dont les élèves disent qu’il ne se déride jamais, mais fait d’excellents cours – et l’écrivain qui a miraculeusement peint les enchantements d’Argol, les féeries de la forêt des Ardennes, les magies de la mer des Syrtes ; qui nous a rendu sensible le poids écrasant du Destin, et qui est le
vrai Gracq ; celui que l’on tiendra un jour pour l’un des plus grands écrivains de notre époque. Gracq n’est pas un homme de conversation de salon. Il est l’homme du
tête-à-tête ; celui qui cherche dans l’interlocuteur cette part de singulier, cette part d’humain qui peut l’intéresser. Cette curiosité, ce souci de connaître, exclut la dispersion. Dans un groupe, même dans un petit groupe constitué au hasard d’une réunion, Gracq ne laisse pas deviner qu’il est Gracq. Il décevra même celui qui espère saisir dans sa conversation quelque chose de la poésie de son œuvre, qui attend que jaillisse enfin l’improvisation brillante où éclateront l’esprit, l’humour, le
trait de Liberté grande.”
José Corti, Souvenirs désordonnés.
Extrait d’une lettre de Gaston Bachelard à José Corti
… J’ai lu avec le plus grand intérêt le Château d’Argol. Le début est un peu lent, mais dès le premier quart du livre, le talent est évident. Une atmosphère lourde, pleine, donne une impression inoubliable. Le style est par moment d’une grande beauté. C’est dans l’ensemble trop bien pour avoir du succès – que n’ai-je, dans mon trou dijonnais, une revue convenable pour faire un compte-rendu. En tout cas, transmettez à l’auteur mes très sincères compliments.
Quelques extraits de Qui vive, autour de Julien Gracq,
collectif d’écrivains publié en 1989 par les éditions José Corti.
Les Métamorphoses d’Aurore
Le monde de Julien Gracq est un monde de qualités, c’est-à-dire magique. Lui-même, par la bouche de son héros : le Beau Ténébreux [deux adjectifs], reconnaît dans la terre une réalité fermée, dont il espère mettre en mouvement, par « une espèce d’acupuncture tellurique », les centres nerveux, les points d’attache de la vie. Il semble que lorsque le monde devient magique, plusieurs sortes de transformations se produisent. D’abord, les objets font place aux éléments : une instabilité générale menace la configuration des choses qu’à chaque instant un groupement différent d’adjectifs peut transmuer en d’autres choses. Mais, de plus, cet univers qui ne répond plus à nos pratiques rationnelles. [" Déteste les adjectifs; chéris la raison ",
disait le maître de Juliette], ne tombe pas pour autant dans l’incohérence absolue ou, comme on dit, dans la contingence. Au contraire, il existe bien davantage comme unité, tout en lui est lié, les trajets s’abolissent, l’éloignement ne protège plus, nous sommes à la merci de ce qui nous est le plus étranger.
Dans la magie, les choses cherchent à exister à la manière de la conscience, et la conscience se rapproche de l’existence des choses. D’un côté, les rochers, la chambre, l’étang semblent receler une intention et cacher une disponibilité énigmatique. De l’autre, les hommes perdent leur liberté, ont des airs de somnambule en plein jour, sont aux prises avec une espèce de glu cosmique, de dissolution brumeuse et géante. [De là, l’importance des fantômes et des esprits - qui sont beaucoup moins esprits que choses : consciences plus qu’à moitié enterrées].
Maurice Blanchot, extrait de Grève désolée, obscur malaise, paru dans les cahiers de la Pléiade, 1947.
L’embellie
Cette œuvre qu’obsède le cheminement du tragique s’arrête toujours au seuil de son évocation, le bride et en refuse la rhétorique. Pour les raisons essentielles que l’on connaît – parce que seule importe l’attente, l’allongement progressif d’une ombre portée et les réactions de l’individu face à elle. Mais il est une autre conviction gracquienne, moins signalée, dont les ressorts sont plus éthiques que littéraires, qui tient également sa place et m’importe ici.
Si Gracq fait l’économie du pathos quel qu’il soit c’est par principe, pour s’opposer aux complaisances subjectives ou intellectuelles de l’époque. Il n’a aucun goût pour » l’enfer des âmes », n’arrive pas à se persuader que l’homme sur cette terre est damné, et les tribulations apocalyptiques de la modernité le laissent indifférent. Aucun dolorisme chez ce grand lecteur romantique, nulleacedia chez ce solitaire, pas une once de morbidité, mais l’acceptation de » la vie telle qu’elle est ».
Claude Dourguin
Julien Gracq, l’éveilleur du soir
Pas davantage qu’un automne sans exaltation agonique des beaux jours, on ne peut imaginer le paysage littéraire sans Julien Gracq. Son œuvre ne s’ajoute pas aux autres comme l’arbre dans la forêt ; elle modifie la perception d’ensemble, sa perspective et sa couleur. L’ignorerions-nous qu’elle nous ferait signe
et nous habiterait à notre insu dans la réfraction mystérieuse des sous-bois : une influence météorique, quelquefois, cache un style.
Hubert Haddad
Errant par le monde
Être au monde. Tant de mains pour (le) transformer (…), si peu d’yeux pour le contempler. La poésie est alliance, fusion dans le noyau aveugle : fin allégée de soi, humilité. Si douloureuse, si violente soit-elle, elle vibre par excellence dans (le) sentiment du « oui ». Nous ne sommes au monde qu’en renonçant à le faire nôtre, comme en témoignent chez Gracq ces figures humaines (…) devenues graduellement des « transparents » (…) à travers lesquels (on) ne cesse d’apercevoir le fond de feuillages, de verdure ou de- mer contre lequel ils bougent sans vraiment se détacher. Sans cette union indissoluble qui se scelle chaque jour et chaque minute,qu’attendre d’autre qu’une vaine ipséité où l’être se dessèche ? Terre intacte
sous nos fragiles empreintes, sousl’exigence que nous avons eue de marquer (…) de (notre) signe (…) les grands accidents du paysage. Terre où parfois n’apparaît nulle cicatrice d’homme, comme ressuyée de (lui), balayant ses traces, étouffant ses bruits.
Être au monde. Au rythme des pas obsèd(ant) le marcheur, à un éclairage qui l’a séduit, au sucinexprimable de l’heure qu’il est. Ici et maintenant : « Aller me suffit » (René Char).
Imprégnation, osmose. Acquiescement – au-delà de l’analyse, des concepts – à la pure conscience d’être où reflue la pensée ; où la lumière – profuse, superfétatoire, luxueuse à force d’inutilité, loin de nous éclairer, brûlepour elle seule d’un éclat dévorant. Mais dans sa distance même, qu’est-ce qui veut nous rejoindre, à travers ces journées (…) baptismales, ces pressentiments d’un passage de ligne non plus climatique, mais visuel, auditif – l’espoir enfin d’une entrée en résonance universelle ?
Aller, guettant le point suprême où tremble comme une promesse, où nous redevenons le voyageur (…) colle de toute sa peau sans avoir besoin de les déchiffrer, à mille effluves prémonitoires. Regard perdu, éperdu. A jamais voué. Silence dilaté, rayon vert – une sorte, soudain, d’élargissement brusque et vibrant.
Clichés, balayage de photons, la lumière en division à l’infini que voulait-on, que cherche-t-on ? De dos. Immobile au bord de la mer de nuages. L’étincelle élève le gouffre, la main est sans ombre. Celui qui regarde à nos yeux.
Christian Hubin
Julien Gracq : la respiration contre la critique
Le ton de Julien Gracq, dicté par une violence presque constamment retenue, oblige le lecteur à se tenir sans cesse sur le qui-vive, à ne jamais sauter un mot, qui peut en effet estomaquer par sa verdeur – comme si, de loin, quelqu’un d’assez hautain lui parlait, non pour le convaincre – peu en chaut à Gracq – mais pour l’avertir, lui rappeler par un biais, ou par un trait, certaines choses qu’il aurait pu, par négligence
convenue, ne pas percevoir dans toute son intensité, le distraire ainsi de sa propre distraction.
Alain Jouffroy
Comme un monologue à peine dirigé
»La quête du Graal fut une aventure terrestre »
Un beau ténébreux.
»…ce texte aimanté et invisible qui guide
inconsciemment le poète à travers le clair-obscur
déjà si hasardeux du langage écrit. »
Un beau ténébreux.
quelle pensée bien à soi
la bande straight
ce train hargneux des houles
le signal
parfaitement juste
tout brillant de retenue
Béatrix
est
illuminations
d’où l’on tourne le dos à la vue
à ceux qui ne transigent pas
La Tosca
l’amour au-delà
comme en plein jour
une lumière d’apocalypse
un jour
est avant tout la femme
en face d’une des femmes
les plus impitoyablement dépersonnalisées
par son sexe
qu’elle va devenir
Dramatis personæ
Mais il y a toujours un coup de foudre
décidé
tout
Je ne le supporterai pas
encore
(…)
Ghérasim Luca
Le sentiment de la merveille
Il aura sauvé son âme. Patientant sous la pluie, anxieux du pouls des horloges, occupé à cueillir des fleurs dans le jardin, il aura exploré les recoins de ses chambres les plus intimes. Soucieux d’entrer dans les détails de son amour et de le revêtir d’habits légers, il lui aura donné quantité de noms, il aura écrit des phrases, d’une main aveugle et juste, comme on tend les paumes vers une ombre, comme on se laisse conduire par elle, ou comme on jette à la mer des papiers pliés en quatre dans des bouteilles. Il aura essayé de vivre sans bavardages, en s’enfermant en soi, pour ne penser qu’à celle qui est toute sa pensée et qui occupe dans l’univers la place laissée vacante par le soleil les jours de pluie. Il sera devenu le frère des
Grands Transparents dont l’invisible palpitation assure à travers le monde la circulation de l’amour.
Jean-Michel Maulpoix (article intégral sur le site de Jean-Michel Maulpoix)
Des flammes d’air (à propos de Les Eaux étroites ; La Forme d’une ville ; Autour des sept collines )
Julien Gracq travaille moins avec la mémoire qu’avec la vision, mais visualiser comme il le fait, c’est concevoir. L’écriture tire de ce mouvement le lever d’un sens que la réalité en elle-même n’a jamais contenu, car il naît de la relation de l’œil avec sa visibilité. Ainsi le texte développe-t-il l’identité perdue qu’ont eu le regard et le monde : identité dont le texte est le trajet et la substance. Sans jamais quitter son
sujet, Julien Gracq réussit à rendre mentale la description : et ce faisant, il « surréalise » une technique de représentation qu’André Breton jetait au néant, si bien que ce néant est ici changé en révélateur.
(…)
Là, dirait-on, la chair du monde trop longtemps faite verbe retrouve, par le verbe, le chemin de son incarnation.
Bernard Noël
Lettre adressée par Georges Perros à Hervé Carn, publiée dans le premier numéro de la revue Givre, mai 1976. (…)
Chaque fois que je suis tombé sur un texte de Gracq, j’ai ressenti une jubilation, ou mieux, une brûlure. Un peu comparable à celle que provoque une boule de neige dans la paume. Textes qui se tiennent au garde-à- vous face à l’inconnu(e), qui ne perdent jamais la hauteur d’attache de leur diction, qui ne se laissent jamais prendre aux harmoniques de leur chant, qui ne s’écoutent pas, mais sont jaloux, fièrement jaloux, de leur situation extrêmement privilégiée dans le jeu même qu’ils risquent. Il y a dans la prose de Gracq comme un cliquetis d’armes, sa phrase est chargée – charge émotive et fait soudain craquer le texte entier, comme le dégel un étang. Il y a emportement, l’alcool métaphorique emporte le linéaire, l’enivre. On pourrait donc ici parler d’érotisme, au sens plein de ce terme extraordinairement galvaudé. Un fil
électrique parcourt fait vibrer, résonner le cœur des mots, allumés ici et là, et le regard s’en trouve comme enchanté, quasiment féminisé ; l’oreille alertée par une rumeur de fête lointaine à figuration magique.
Julien Gracq traverse la scène de profil, de dos, sans aucune concession au folklore de son imagination, emmuré dans son espace personnel qui ouvre, toute lézarde reconnue, entre le chien et le loup des saisons éternelles, sur l’ailleurs. Discrète, tendue sur la toile de l’intemporel, son œuvre est une invitation au voyage absolu auquel nous sommes tous candidats, plus ou moins paralysés dans les algues de notre appétit, notre goût, notre désir d’être une fois pour toutes, hic et nunc, quoique branchés, par la grâce d’une foi sans investiture théâtrale. Julien Gracq est dans le secret du secret. Le vécu d’ignorance n’est pas autre chose. Il n’interdit, il n’empêche pas la culture. Il la force à être amoureuse. La lune ainsi retient la
mer.
Georges Perros
En guise de porte-voix
La conclusion, si c’en est une, que je voudrais tirer de quelques lignes d’hommage à un tres grand écrivain, est que c’est à l’originalité et à la beauté de l’écriture que se reconnaissent ceux-la. Julien Gracq est l’un de ceux qui ont reçu la grâce. En l’en remerciant de tout mon cœur, je me voudrais le porte-voix de ses lecteurs. Rien d’autre. Et ne pas oublier, pour leur bonheur comme pour le mien, l’expression parfaite des poèmes en prose du romancier que nous aimons.
André Pieyre de Mandiargues
En relisant les livres de Julien Gracq dans l’ordre où ils ont été écrits, il me semble entendre une voix qui, s’adressant à d’autres, pourrait être sévère, et dans ce cas dirait : « Rêveur, prend garde à ton rêve : il peut se réaliser ». Mais ici c’est une voix bienveillante. Car elle dit : « Rêveur, confie-toi à ton rêve: il s’accomplira ».
Les romans qui ont donné à Gracq sa notoriété sont de beaux vaisseaux fantômes amarrés à la terre par un promeneur solitaire, les rêveries d’un flâneur de la nature dont l’art subtil est de nous faire croire à ses contes en les imprégnant de la brume qui baigne un littoral, de l’odeur d’herbe fanée des prairies de l’été, de la rumeur du vent qui fait bruire la forêt et des ininventables détails de la naturelle nature. Gracq appartient à cette précieuse espèce des écrivains qui écrivent les livres qu’ils ont envie de lire.
Claude Roy
En lisant, en écoutant…
Aussi diverses et complexes que soient mes impressions, lorsque je lis l’auteur de La presqu’île – dans le temps pur de la lecture – il en est comme de mon intemporelle plongée dans les Mémoires d’Outre-tombe.
J’y suis à l’écoute d’une langue – la mienne assurément, mais en sa pureté, perçue comme étrangère à son habituel usage – profondément immergée dans les mouvances d’un concert consacré aux grandes compositions.
Si un poète m’a donné à penser, par sa pratique, l’écriture en conséquence l’accomplissement du poème parmi les poètes contemporains, ce fut bien Julien Gracq.
Pierre Torreilles
Extraits de Pour Julien Gracq, dans le journal Initiales– Groupement de libraires.
« Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. J’aime chez Gracq son attention profonde aux paysages et aux topographies, à ce qu’on peut appeler « l’esprit des lieux ». Je retrouve chez lui certaines sensations que j’ai ressenties sans être capable de les formuler et qu’il a fixées, lui, avec son doigté et sa sensibilité d’acupuncteur ».
Patrick Modiano
« Julien Gracq est le plus grand écrivain français vivant. Il domine les lettres françaises depuis cinquante ans à un double titre.
Il a porté l’art de la critique littéraire à un niveau encore jamais atteint. « Lettrines » et surtout « En lisant en
écrivant » sont d’admirables leçons de lecture. Sa force d’analyse des œuvres, toujours lucide et souvent cruelle, se nourrit cependant d’un amour profond de la chose littéraire.
Mais c’est dans ses romans et ses notes de voyages qu’il donne toute sa mesure. On ne peut jamais oublier le professeur de géographie qu’il fut professionnellement. Mais quand le professeur Louis Poirier devient l’écrivain Julien Gracq, il s’impose comme le plus grand paysagiste que nous ayons. Sa perception d’une province, d’une région, d’une ville, d’un fleuve ou d’un massif montagneux est inégalable. »
Michel Tournier
Un après-Gracq ? Bien sur, et massif et omniprésent, mais diffus. Je ne connais pas d’épigones notables – tout juste des suceurs de roue. Mais, comme toujours les plus grands (c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les plus grands), il est pillé, et il est juste qu’il le soit. Parmi les plus belles proses de nos générations, il n y en a aucune qui, à un moment ou un autre, ne se souvienne de la sienne. çà et là une phrase de Gracq, une façon de Gracq, un emploi adjectif, apparaît dans de multiples textes qui ne sont pas de sa main – parfois parce que nous le voulons, et d’autres fois à notre insu, car Gracq est en nous. De ce plagiat généralisé, je peux prendre un exemple que je connais bien, puisque c’est dans un de mes livres. Je parle dans Vies minuscules d’un enfant demeuré de l’arrière-campagne, « tout pétri du sommeil rural dont
son lieu-dit dormait » – eh bien, je le confesse, c’est un emprunt tout à fait prémédité à une page de Lettrines sur Rimbaud, plus précisément à propos du lieu-dit Roche et autres trous perdus des Ardennes, dont Gracq écrit qu’ils sont ensevelis dans un « sommeil rural épais ». J’ai la faiblesse – ou l’hypocrisie – de me dire que de tels vols sont des hommages. Ce qu’ils dérobent devient dans la perspective comme un fait de nature, comme une chose, comme une pierre – quelque chose qui revient, qui
va de soi et qui ne meurt pas. »
Pierre Michon
Christian Hubin, Parlant seul, (extrait)
« Monde romanesque. Sa secrète formule, selon Gracq : à tout moment et en toute circonstance, dans la fiction la partie peut suffire à évoquer le tout (Carnet du grand chemin). Du Château d’Argol au Rivage des Syrtes, auBalcon en forêt, même chaîne d’harmoniques, même structure cellulaire, – chaque page comme un microcosme condensant, diffractant l’ensemble ; chaque livre par l’autre modulé.
Avec une pureté (…) sans égale, les personnagesd’Argol se donnent littéralement à la mer, à son magnétisme fatal. Emporté dans une course exaltante,leur sosie des Syrtes pénètre sans éclaircissement aucun dans l’ombre pure, s’y baigne comme dans une eau initiatique. Albert, Herminien et Heyde se fondent dans une osmose obscure, à la fois élection (ne sourient-ils pas d’un sourire inconnu aux hommes ?) et transgression(cinglant défi… défi mortel… une mort… à chaque instant plus certaine).
Offert de tous (ses) yeux aveugles,Aldo n’entre dans une intimité presque angoissante que parce qu’il la sait radieuse d’un matin bientôt dévoilé.Comme il va les yeux bandés vers le lieu de la révélation, les nageurs d’Argol, dans un enthousiasme sacré,s’élancent vers la lumière d’un espoir surhumain. De même
qu’il gliss(e) au plus creux d’un extrême lointain,ils se sentent happés aux abîmes (…) d’où nul retour ne ser(a) plus possible.
Par vagues, la phrase atteint à une scansion haletante : précipitation du rythme dans Le rivage des Syrtes (Quelque chose… quelque chose… j’entrais… j’attendais); pulsation fiévreuse dans Argol (vers le large- plus avant- vers… – vers… Et ils plongeaient… et chaque mètre… Et par-dessus…). A l’obscurité (…) opaque, à l’eau initiatique répondent les espaces inconnus, le gouffre l’absolue découverte.
Dans la solitude du Balcon en forêt, un chemin s’offre à Grange comme un appel obsédant (…) suspendu sur uneabsence sans fond. Vide de la perspective, qui bouleverse les perceptions ; où la réalité perd son attache, s’abîm(e), sourd(e) et aveugle. Chaque chose se fait signe et stupeur : calme absolu, silence, froid (…), une sorte de promesse comme un œil entrouvert, une fenêtre toute seule en face d’une route par où quelque chose doit arriver.