Les oyats

12 mai 2013

Avec ma cigarette je passais le temps en cramant des puces de sable. Je me demandais si ça souffrait vraiment ce genre de petit organisme sautillant. Je pensais à l’histoire du poisson qui n’avait aucune idée de la mer… je pensais à ce genre de choses, par analogie… D’un coup je levais la tête, comme si on m’avait appelé. Un garçon venait d’apparaître à environ cinquante mètres sur la droite. De la beauté dans mon champ de vision. Il était loin mais je le devinais bien. Il portait un chapeau de paille avec des cheveux blonds bouclés qui dépassaient, un bermuda imprimé treillis, des espadrilles aux pieds, un t-shirt gris moulant col en V, du sombre et du beige, torse large et velu, cuisses épaisses et corps léger, torse large encore, bien dessiné. Ce que je voyais, cette souplesse et cette vitalité, me faisait un peu de mal. Le garçon devenait une proie en liberté, je me transformais en prédateur. Je voulais m’approcher, toucher un peu, sentir. Je voulais le suivre, mieux me rendre compte, vérifier la couleur des yeux, les détails c’est le plus important, les détails denses. Je voulais le dépasser, lui faire un signe, lui faire comprendre. Qu’il me vît lui aussi, qu’il ressentît la même chose, je voulais le contaminer. Je voulais que ça se passe de mots. Je voulais qu’il comprît mon manège sans le montrer, c’eût été même mieux s’il avait fait celui qui n’était pas d’accord, qui se sentait agressé et qui en retour, se montrait agressif. Je l’imaginais serrer les poings de façon menaçante, je lui prêtais un regard méchant et méprisant, dur là où il était d’habitude doux, plein d’une violence rentrée et prête à s’abattre sur moi. Je voulais tout et tout de suite. Tout c’est-à-dire tout et son contraire. Je voulais le provoquer et le chauffer comme il m’avait provoqué et chauffé par sa simple apparition. Je voulais qu’il me suivît, tous les vingts mètres je me serais retourné pour voir s’il était toujours là, j’aurais accéléré le pas comme pour le semer. On aurait disparu dans les dunes, derrière les oyats. Il se serait tu du début à la fin, au détour d’un sentier il m’aurait rattrapé et se serait jeté sur moi. Il m’aurait plaqué au sol et m’aurait mangé la bouche, l’intérieur aussi, comme s’il avait cherché le sang. J’aurais fait la même chose, je l’aurais retourné, pour le manger à mon tour, je lui aurais mordu l’oreille, je l’aurais fermement maintenu par les cheveux, j’aurais craché dans sa bouche ouverte et je l’aurais baisé, pour remplir, remplir le vide et déverser le trop-plein. Il y aurait eu cette fraction de seconde pendant laquelle j’aurais aperçu les voiles de kitesurf au dessus de nous, tournoyer comme des vautours, jusqu’au vertige. On se serait quitté comme ça, d’un coup. Je l’aurais regardé du coin de l’oeil pendant qu’il se serait rhabillé, plus de proie ni de prédateur, je n’aurais vu qu’un corps frais et maladroit, plein de vie et de jeunesse, un corps qui m’aurait peut-être embrassé et que j’aurais peut-être caressé, furtivement. On serait sorti des dunes, cette fois-ci c’est moi qui l’aurais suivi, nos chemins se seraient séparés sur la plage, lui allant vers la gauche, moi vers la droite.

Relecture

12 mai 2013

Il y a des livres qu’il est bon de relire en oubliant le nom de l’auteur, des livres qu’il est bien de relire loin du tapage médiatique qui accompagna leur sortie.

Je suis en Bretagne, en vacances, une petite semaine, pour écrire et lire, justement.

Je n’étais pas revenu depuis septembre dernier.

Dans la chambre que j’occupe habituellement j’ai retrouvé le dernier livre que j’avais lu ici, Une semaine de vacances, Christine Angot. Ma première lecture m’avait procuré des sentiments mélangés d’où l’angoisse n’avait pu être évacuée. Sur le vif J’avais écrit un papier pour dire mon désarroi, ma perplexité.

Dans ce papier, que je ne renie pas parce qu’il dit ce qui fut en septembre dernier, je m’en pris à l’auteur, la responsable des phrases. Je m’en pris à l’auteur comme s’il y avait un lien entre elle et moi, à cause de ce livre, comme si je voulais qu’elle rende des comptes, qu’elle m’explique ou se justifie.

Huit mois sont passés et je relis Une semaine de vacances parce que je l’ai retrouvé sous lit. Il fait très beau, la Bretagne n’est pas pluvieuse. Je relis le livre dehors dans le jardin, sur la plage et dans les marais, je ne le lâche pas. Parfois je relis certains passages à voix haute, pour mieux comprendre, mieux voir. Pas forcément pour voir ce qui est décrit (la scène) mais voir comment c’est décrit (les coulisses). A certains moments je n’en peux plus, je m’arrête, je pose le livre à côté de moi, je ferme les yeux dans le soleil, je reprends des forces et je me laisse bouffer par les moustiques. Comme un fait exprès un ami poste un truc sur Facebook, j’ai des amis cultivés sur Facebook, il rappelle que le mot sumérien pour « comme » veut dire à la fois « comme » et « cadavre ».

Cet ami termine son post en fustigeant un certain lyrisme, affirmant que « la mort de la phrase, c’est l’analogie ». Je vois ce qu’il veut dire, je vois le danger de la métaphore à la crème Chantilly mais je ne suis pas d’accord, ou alors il faudrait qu’il nuance. Dans Une semaine de vacances, ce qui me frappe à la seconde lecture, ce sont justement les comparaisons, les analogies, tous les « comme ». C’est à croire qu’en septembre j’avais la berlue ou que j’étais frappé de cécité passagère, je n’avais vu qu’un texte hautement anxiogène et sec comme un cou de chameau, un texte sans oxygène, étouffant. Nous sommes en mai 2013, le livre est sorti en septembre 2012, l’angoisse est toujours là, rien ne l’a diluée ou atténuée mais le livre m’apparaît aujourd’hui dans une lumière que je n’avais pas vue, une lumière jaune, un peu dorée, éclairant les détails denses. J’avais eu du mal à respirer et j’avais cru que ça manquait d’oxygène. J’avais oublié que le trop-plein d’oxygène peut avoir le même effet que son manque…

Je ne suis pas là pour dire que ce livre est bon ou mauvais, que c’est un chef d’oeuvre ou pas. De quel droit je dirais ça? Qui suis-je pour m’ériger en juge? Après tout je ne suis qu’un lecteur parmi tant d’autres. La seule chose que je puisse dire, ce que je crois maintenant, c’est que ce livre est vivant. Comme une personne, il a ses jours, il ne se laisse pas approcher forcément facilement, il se donne ou se refuse, ça dépend des moments. Comme une personne ce livre n’est pas tout le temps disponible et sympathique. Inversement, en tant que lecteur, et c’est exactement comme si j’avais une « vraie » personne en face de moi, sa tête peut me revenir, ou pas. Je peux avoir envie de lui parler, de l’écouter, de faire sa connaissance, ou pas. Le fait est qu’en septembre dernier j’avais eu du mal, certes j’avais été impressionné, mes antennes me disaient qu’il se passait quelque chose de fort, mais je n’avais pas eu envie de rencontrer cet être, ce livre. Je n’avais pas pu. Trop de rumeurs, trop de préjugés. Le temps passe, on change, ce n’est pas vrai qu’on ne change pas, tout change et les livres sont toujours là. La plupart des livres sont morts ou morts-nés, ils s’entassent et on les oublie, d’autres comme Une semaine de vacances ou comme Philippe de Camille Laurens sont vivants et continuent de nous parler.

Prendre soin des arbres en pot

30 avril 2013

Il a 150 ans celui-là, ça fait 150 ans qu’on le torture pour plus de beauté. Le tronc a blanchi. L’équilibre est presque surnaturel, la partie à droite est un dragon. Quand je serai vieux ou « vénérable » j’aurai des bonsaïs, des orchidées, des poissons rares et des tortues. Mais avec le bonsaï il faut s’attendre à le confier à d’autres mains, à ne pas profiter du fruit de son travail, on meurt souvent avant qu’il n’ait atteint sa maturité. C’est ça qui est beau. Et l’ivresse est au milieu de la patience. (mon amour est un spécialiste des bonsaïs)

La vie privée

26 avril 2013

Du plaisir à la jouissance l’homme semble écartelé, un temps. Il prend soin de bien fermer les volets, un à un. Il essaie plusieurs combinaisons, tel volet entrouvert, tel autre rabattu, tous les volets fermés en même temps. Il allume des lampes, les éteint, mesure les contrastes, vérifie les ombres portées, encore trop de lumière. Il fait moduler le variateur de la lampe halogène. C’est compliqué parce que ça se joue à quelques millimètres près. Un léger roulement des doigts, un tremblement et le variateur s’emballe, la lumière saute. L’homme voudrait qu’elle lui obéisse, qu’elle passe du sombre-clair au clair-obscur lentement, docilement, avec fluidité et en respectant scrupuleusement les dégradés infinis de sa volonté. On dirait qu’il ajuste le crépuscule. Il cherche le bon éclairage parce qu’il sait qu’il n’y en a qu’un. L’éclairage juste, celui qui va servir aujourd’hui, celui qui va convenir dans les minutes qui vont suivre. Pas d’halogène finalement, noir. L’homme pose une petite lampe sur le sol près de la fenêtre et la recouvre d’un tissus translucide dans les tons rouges. Il s’éloigne, prend du recul pour mieux se rendre compte, c’est mieux mais il fait peut-être encore trop sombre. Le but est quand même d’apercevoir les yeux, c’est important les yeux, le regard, c’est très important. C’est dans les époques sombres que l’oeil commence à voir. Il va dans la pièce à côté, il ouvre en grand les volets, regarde le jour, fume une clope en écoutant les bruits de la forêt. Il écrase la clope dans le pot de géraniums. Il laisse la porte entrouverte, revient dans la pièce principale. Il allume la télévision, s’arrête sur une chaîne musicale qui diffuse des clips en boucle, coupe le son. La lumière bleutée de l’écran télé est une bonne lumière. Certes, il ne faut pas que le visage soit trop net, il faut que certains contours restent imprécis, il s’agit de laisser toute sa place à l’imagination, lui ménager des zones d’ombre. Mais le tour de force est de ne pas tomber dans l’excès inverse qui serait celui d’une trop grande clarté, d’une fausse lumière tamisée, ratée. Du plaisir à la jouissance l’homme vacille et s’accroche au moindre détail comme s’il en était de sa vie.

L’enfant

25 avril 2013

C’est moi ou l’air est plus léger ce matin ? J’ai même vu des sourires inhabituels dans le métro. C’est le printemps ou la Loi pour le mariage gay enfin votée en France, hier à 17h30 ? Je suis content, j’ai enfin le droit de ne pas me marier. Je suis content, le mariage est enfin civil, républicain, égalitaire et n’est plus seulement un sacrement religieux. Mais dans cette affaire, je ne considère pas que Dieu ait perdu. On n’a jamais autant parlé de Dieu, de l’idée de Dieu, et c’est une bonne nouvelle, quoi qu’on dise. Dieu est et doit rester amour. Et puis, il faut le dire – relire Mathieu par exemple – la famille n’est pas et n’a jamais été une valeur chrétienne. Le sang n’est pas non plus une valeur chrétienne. Ce qui est profondément une valeur chrétienne, c’est l’adoption. La Bible ne dit et ne montre que ça.

Donc je ne vais pas me marier mais je le pourrais, désormais la loi française m’y autorise. J’ai un fiancé, un amoureux que j’aime avec qui je veux vivre, je pourrais le demander en mariage.

Mais je le le ferai pas. J’ai manifesté pour « le mariage pour tous », j’ai manifesté contre l’homophobie, j’ai fait ce que j’ai pu avec mes moyens, j’ai posté des trucs sur Facebook, sur mon blog, écrit quelques papiers ici même dans le Huffington Post mais mon désir profond ne va pas au mariage.

Je suis homosexuel et de ce fait je suis dans la marge. Mes amis homosexuels sont libres de vouloir sortir de cette marge, je respecte cela, mais ce n’est pas pour moi. Je ne me sens supérieur en disant ça, cette marge dont je parle n’est pas supérieure, ni inférieure, c’est un à côté, mon à côté.

Mon amoureux a une fille de 8 ans. Elle s’appelle Claire. Je la vois tous les 15 jours, elle vit chez sa mère. Tout se passe très bien, je crois. Depuis le début avec elle tout est très naturel. Elle aime tous ceux qui aiment son père et sont aimés par lui.

Un jour je me promenais avec mon fiancé et Claire, nous étions à la campagne. Je faisais un bout de chemin avec Claire, mon fiancé était allé chercher la voiture. Un ami très proche m’a appelé. J’ai décroché et j’ai dit : « Hello mon chéri, comment ça va ? » Nous nous sommes parlés pendant cinq minutes environ. Après nous avons retrouvé mon fiancé et sommes montés dans la voiture. Le soir j’ai préparé le dîner, Claire était plongée dans sa lecture de du Journal de Mickey. A table elle n’a presque rien dit. On s’est dit qu’elle était fatiguée. On se sait pas ce que se passe dans la tête des enfants. Plus tard mon amoureux est allé coucher sa fille, lui lire une histoire. Il est revenu en souriant : « Claire veut te parler, elle a l’air très sérieuse ». Je me suis senti convoqué, c’était la première fois.

- Qu’est-ce qu’il y a, Claire, tu veux me parler ? ça va ?

- Non, ça ne va pas, Olivier.

- Ah bon, tu veux en parler ?

- Tout à l’heure, quand tu étais au téléphone, tu t’en souviens ?

Le fait est que je ne m’en souvenais plus…

- Sur le chemin où y’avait des ânes !

- Ah oui, je m’en rappelle. Eh bien ?

- Eh bien tu as dit « mon chéri » ! C’est pas mon papa ton chéri ?

J’ai failli exploser de rire mais j’ai vu que le regard de Claire était grave et inquiet…

- Mais non, « mon chéri » c’est juste une expression… c’était un ami…

J’avais l’impression de me justifier devant un petit tribunal.

- Eh bien moi, à l’école, je n’ai qu’un chéri.

- Mais tu sais, Claire, mon vrai chéri c’est ton papa.

En disant ça je lui décrochais un sourire mais de justesse. Elle continuait de réfléchir.

- Alors tu as des faux chéris ?

- Peut-être bien… mais je n’ai qu’un vrai chéri.

- Et vous allez vous marier avec mon papa ?

- Je ne sais pas, c’est pas prévu. Peut-être que non.

- Tu veux te marier toi, Claire, plus tard ?

- Je ne sais pas. Peut-être que non. Tu veux me lire la fin de mon histoire ?

- Oui

Lettre à Benoît Duteurtre

23 avril 2013

Cher monsieur,

Vous êtes brillant et vous écrivez bien.

Vous n’êtes pas homophobe, je ne crois pas.

Mais ce que vous écrivez dans Marianne, même si vous avez su trouver les mots pour le dire, me semble dangereux, vraiment.

Je crois même que mine de rien c’est le genre de discours qui peut faire le lit d’une certaine homophobie qu’on pourrait qualifier de positive.

Quand on fustige la caricature de façon caricaturale, c’est le serpent qui se mord la queue…

Idéal petit bourgeois le mariage homo ?

Oui.

Non.

En fait ça dépend des cas monsieur Duteurtre, ça dépend des gens.

Vous êtes écrivain donc vous êtes un spécialiste de la nuance et de la singularité, non ?

Pourquoi si peu de doute dans ce que vous écrivez, pourtant tant de généralités, pourquoi brandir cette idée de « la norme » ?

Vous avez dit norme ou supériorité numéraire ? Vous parlez de morale, de biologie ou de statistiques ?

Idéaliste petit bourgeois, croyant, de droite, pollueur, ultra libéral, raciste, scientologue, mal habillé ou tout simplement moche et con, c’est aussi ce que peut être un homo.

Et c’est du domaine de la sphère privée, monsieur, ça ne vous regarde pas, ça ne nous regarde pas.

Vous voudriez que les homos soient tous beaux, sexy, de gauche, révolutionnaires, bio, élégants, artistes géniaux, fêtards invétérés, drôles tellement drôles ?

Si l’idéal de certains homos est petit bourgeois je ne vois pas pourquoi (ni de quel droit) les lois de la République s’y opposeraient.

Ou alors faisons des lois contre la petite bourgeoisie en général ?!

Quand certains homos sont petits bourgeois, le sont-ils plus gravement que les hétéros petits bourgeois ?

C’est gentil de nous vouloir autant de bien, d’avoir autant d’ambition pour nous mais laissez-nous tranquilles. Ne nous demandez pas la lune. Nous pouvons être médiocres et géniaux, comme « les hétérosexuels », certains d’entre nous veulent changer le monde, d’autres souhaitent juste pouvoir louer une maison au mois d’août sur l’Ile de Ré…


Il y a des homosexuels qui préfèrent Les Experts Miami à Patrice Chéreau. De même certains veulent se marier et d’autres pas. Il faut juste que ceux qui veulent le puissent, et ne pas leur demander d’être Jean Genet ou Violette Leduc.

Egalité, c’est juste une question d’égalité au sein de la République.


C’est pourtant pas compliqué !?

Bien à vous,

Olivier Steiner


Pour info, le texte de Benoît Duteurtre :


Un idéal petit bourgeois

Voici le genre de caricature dont on se serait passé : d’un côté, les familles défilant sous la houlette de l’Eglise catholique pour affirmer le droit de chaque enfant à un « papa » et une « maman » ; de l’autre, les porte-parole du « mariage pour tous », représentants autoproclamés de la communauté homosexuelle, dénonçant comme complice de persécutions quiconque n’approuve pas leurs exigences. Ce bruyant face-à-face, auquel tout semble se résumer, nous ferait presque oublier qu’une majorité de Français (hétérosexuelle, donc) souhaite accorder aux gays les mêmes droits qu’aux autres couples ; tandis que ces derniers, pour beaucoup d’entre eux, se contrefichent d’être mariés, n’envisagent aucunement d’adopter.

Et pour cause : l’évolution réelle de la condition homosexuelle dans un pays comme la France est largement positive. De petite réforme en changement de comportement, l’homophobie n’a plus sa place, au moins officiellement, dans cette société. Plus récemment, le Pacs – voté sous un gouvernement de gauche, amélioré sous un gouvernement de droite – a donné aux couples de même sexe un cadre juridique simple, efficace, bien plus moderne que le mariage dans son moule religieux et bourgeois en décomposition. Si bien que les hétérosexuels sont de plus en plus nombreux à opter pour cette formule.

Dans ce contexte favorable, les partisans de l’égalité des droits auraient pu se satisfaire d’une extension du Pacs, réclamée par certains et permettant d’aligner son contenu sur celui du mariage, notamment pour les questions de transmission et d’adoption. Ces codicilles se seraient imposés au Parlement sans passer par une nouvelle guerre des Anciens et des Modernes. Mais, loin de s’en tenir à ces progrès concrets, les activistes ont choisi de se placer sur le terrain symbolique, en polarisant leurs revendications sur la notion même de mariage – mot qui conserve une valeur sacrée et un sens précis pour quelques-uns.

Une lutte déjà gagnée

On peut comprendre l’enjeu du « mariage pour tous » comme symbole d’égalité. On peut s’en accommoder, tout en y voyant une forme de régression (comme si le mouvement homosexuel, après s’être affranchi de certaines contraintes sociales, voulait se rattacher à la plus conventionnelle des normes : le mariage). On peut aussi se demander pourquoi une revendication aussi récente doit soudain et immédiatement s’imposer comme une vérité indiscutable face à la définition traditionnelle du mariage ; ou face à ceux qui se posent d’honnêtes questions sur l’étrange notion de « droit à l’enfant » – même si je ne crois guère, pour ma part, qu’une famille homosexuelle soit pire ou meilleure qu’une autre.

Les représentants de la cause LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans] ne veulent pas entendre ces subtilités, ni contourner leurs adversaires en s’appropriant la modernité du Pacs. Chefs de file d’une lutte déjà gagnée, il leur faut préserver leur rôle de militants ; toujours se poser en minorité opprimée, et dénoncer sans fin l’homophobie rampante d’une partie de la population. Héritiers du discours gauchiste, ils ont réduit la révolution aux enjeux sexuels et luttent héroïquement – avec le soutien du pouvoir – contre les derniers bataillons conservateurs. Certaines voix n’hésitent plus à expliquer que toute personne contestant l’urgence du mariage gay serait « homophobe » – discours d’un sectarisme détestable auquel fait écho celui des traditionalistes, trop heureux de sauter sur l’occasion pour prendre leur revanche, comme au temps des manifestations pour l’école libre. Mais cette opposition théâtrale arrange aussi la classe politique, tous bords confondus, en détournant l’attention des grands sujets économiques et sociaux où elle montre tant d’impuissance.

Préférer les postures révolutionnaires à l’efficacité ; faire primer le lyrisme de la persécution sur l’évolution des mœurs et des droits ; ranimer la rhétorique antifasciste face à toute personne qui ne partage pas vos urgences : voilà ce que je reproche à ceux qui prétendent parler en mon nom. On dirait que certains gays, tellement enfermés dans la question sexuelle comme seul marqueur de leur identité, n’arrivent guère à vivre sans ennemis et peinent à assumer leur émancipation. Ils cultivent une vision humiliante de leur condition qui, loin de se présenter comme une attitude réellement libre et fière, court d’un côté vers l’hystérie de la Gay Pride, de l’autre vers l’idéal petit-bourgeois du « mariage pour tous ». On pourrait discerner une expression ultime de la « honte de soi » dans ce rêve de famille, ce désir éperdu de reconnaissance sociale, ce gommage du sens des mots par lequel certains homos – n’en déplaise aux gender studies – voudraient oublier qu’ils ne seront jamais exactement dans la norme, et que ce n’est plus un péché.

Marianne n°821, Benoît Duteurtre, 12 janvier 2013

Le silence de Pan

21 avril 2013

Lui :

C’est venu très lentement. Au début, c’était comme un film plastique très fin qui recouvrait mon corps et mes intentions.  Je l’étirais sans difficulté. Je pouvais me rendre assez loin. Je pouvais même entrer dans les aéroports et les églises.  Et puis progressivement tout cela est devenu épais, de plus en plus épais. J’avais des difficultés pour avancer normalement. Je devais me courber, forcer pour que ce qui m’enveloppait s’étende, se réchauffe et me laisse parcourir les rues et les forêts. Cette matière m’avait déjà fait abandonner les endroits trop couverts, ceux qui avaient un maître ou un propriétaire. Je me rapprochais du sol. J’étais de moins en moins vertical et je sentais la panique m’envahir.

Lorsque je rentrais chez moi, plus rien, à croire que cela restait autour de ma maison. Je le ressentais comme une bulle protectrice qui entourait ce qui m’appartenait. Cela me faisait plutôt plaisir. Je voyais très bien à travers. Il me semblait que le monde ne se modifiait pas vraiment en sa présence et que je n’avais pas besoin de me rendre partout. Sortir me demandait beaucoup d’énergie et les angoisses que cela provoquait me tétanisaient.

Un jour, je décidais de ne plus aller à l’extérieur. Je travaillais déjà la majeure partie du temps chez moi, grâce à internet. Je construisais des sites web pour des sociétés. Et puis je n’étais pas seul. Il y avait Nicolas mon chimpanzé et François et François mon couple de perroquets.

Au début, Nicolas me ramenait mon courrier. Le facteur le posait dans une petite boîte au bout du chemin, qui me permettait, du temps où je pouvais encore le faire, de sortir de chez moi. Cela ne l’a pas amusé longtemps alors il a arrêté. Il préférait boire de la bière et traîner dans les rues. Je n’en avais pas spécialement besoin de toute façon. Le reste du monde m’importait peu. Il m’arrivait de communiquer avec d’autres humains, parfois, par l’intermédiaire de réseaux sociaux. Cela n’a pas duré longtemps. Je m’ennuyais vite. Les gens me parlaient de leurs voyages, de la lumière du soleil et des licornes. Je n’avais besoin de rien, surtout pas de tout cela. J’étais finalement heureux de toute cette panique qui m’avait amené là. Cela m’aurait plu de pouvoir échanger un peu plus avec les vivants qui peuplaient ma maison mais Nicolas jouait toute la nuit à des jeux en ligne. Des jeux d’argent. Du poker, je crois. Alors il dormait tout le jour. Quant aux François, l’oiselier qui me les a apportés m’avait prévenu qu’ils deviendraient muets s’ils se sentaient en sécurité. Ce fut le cas quelques mois après leur arrivée ici. On faisait bien quelques mîmes, mais ils s’y prenaient tellement mal que je ne comprenais pas grand-chose. Je me suis habitué et j’ai, à mon tour, cessé de parler. La parole ne m’a finalement jamais vraiment servi. Et puis, il y avait mon ordinateur et mes doigts.


Nicolas passait les commandes de nourriture en ligne. Il précisait chaque fois, que la livraison se ferait devant la porte. Il tirait tout cela à l’intérieur et on vivait. Il y avait bien les chamailleries des François qui envoyaient des plumes un peu partout mais nous étions au calme la plupart du temps.

Elle est arrivée la sixième année.  Elle avait un tout petit sac avec une grosse fleur brodée dessus. Il était rempli de morceaux de plastique. Quand elle a posé le sac sur le sol, dans mon hall, quelques-uns sont tombés. Ils ne sont pas restés longtemps, ils ont très vite rampé jusqu’au sac pour s’enfouir à l’intérieur. Je crois que c’était des morceaux de plastique qu’elle avait arrachés pour pouvoir pénétrer chez moi. Elle semblait surprise de pouvoir rentrer. Je n’avais construit aucune phrase depuis si longtemps. J’ai dû murmurer un ou deux mots. Elle, ne disait rien. Tant mieux. J’ai agité ma main. Elle a compris qu’elle devait venir dans mon salon. Même si elle était un peu jolie, ça m’embêtait. Je n’attendais personne. Ma maison était aussi dérangée que moi. Mes objets ont bien essayé de se remettre à leur place, mais ils semblaient avoir perdu la mémoire. Alors c’était pire. Ça devait sentir fort l’animal.  Elle avait un tout petit nez et une très belle bouche qu’elle n’utilisait visiblement pas souvent. Elle avait un pantalon rouge ou vert très abîmé. Elle avait des cheveux très longs attachés avec une liane ou un morceau de raphia. Ses yeux étaient toujours ouverts. J’ai même eu l’impression que si j’approchais rapidement mes mains près de son visage, elle ne les fermerait pas. Cette fille n’avait pas peur. Je pensais que les femmes comme elle, avec de grands yeux et de grands cils les utilisaient fréquemment pour regarder le sol et sur le côté. Non, non, elle me regardait fixement, sans impatience, sans question, sans crainte.

J’ai fait chauffer de l’eau et j’ai mis des feuilles de camphre dedans. Un moment, il m’a semblé que les François échangeaient quelques mots. Quant à Nicolas, il restait vautré sur le canapé. Il était sorti toute la nuit et n’avait aucune envie de parler à quelqu’un. Il puait la téquila et le sexe. J’étais un peu gêné, j’ai servi la tisane dans un grand bol. Elle a versé l’équivalent de huit gros morceaux de sucre. Cette quantité m’a donné l’impression qu’elle ne savait pas ce qu’était le sucre. Le liquide était imbuvable. Elle n’avait pas compris que nous allions boire dans le même récipient. J’ai cherché une autre tasse ou un truc quelconque pour verser de la tisane et je n’avais rien. Alors je l’ai regardé boire son jus de sucre aromatisé au camphre. Une fois le bol terminé, elle a couru dehors. J’ai cru, j’ai même eu peur qu’elle ne revienne pas. Elle avait déjà laissé des traces partout alors pourquoi ne resterait-elle pas plus longtemps … Elle est revenue les bras chargés de lettres. Il y avait mon nom dessus. Je les ai posées sur ma table basse. Nous sommes restés plusieurs heures à les regarder. Il y avait parfois quelques plumes qui tombaient du ciel.

Elle :

Ça faisait un bon petit temps que je ne pouvais pas faire entrer ma carcasse quelque part.  À chaque fois que je pénétrais dans un bâtiment, il y avait une sorte de toile d’araignée tendue comme la face d’une vieille actrice qui me jetait dehors. Ça avait commencé par les magasins et les boîtes à boulots. Puis tous les trucs avec des toits. C’était chiant. Ça me grattait la peau et tout le corps de rester dehors. Ce qui m’emmerdait le plus, c’était de pas voir ou toucher les autres. Rahh.

J’savais pas quoi faire alors j’suis restée dehors. Tout ce temps dans la rue, c’était long. Alors quand j’ai vu cette maison avec tout ce plastique autour, je me suis dit qu’il devait y avoir là-dedans un type pas pareil. J’ai un peu galéré pour y accéder parce que ça n’avait pas servi depuis longtemps. Y’avait bien quelques couloirs mais c’était plein de poils et de bave. Et ça puait l’alcool.  Alors je suis passée sur le côté. T’façon j’étais habituée à feinter. Quand on a pas les mots, faut bien se débrouiller. Ouais, ouais.

J’ai gratté quelques heures et j’ai trouvé la porte. Une toute petite porte, une porte pour nain ou pour animal. Et là, youhou, elle s’est ouverte. Je me suis retrouvée dans le hall. Y’avait pas de toile d’araignée, rien pour me mettre dehors à gros coup de pied ou de phrases au derche. Juste un mec avec un petit visage tout long, un sourire à l’intérieur et de la peur partout sur le corps. Il a même pas essayé de me parler. Il a bougé les lèvres une fois. Pour un mot tout court. Ouf.

Ça sentait bon chez ce garçon. Y’avait comme un goût d’extérieur dans la disposition des choses. Comme dans un vieux carton de jeune clochard. Il faisait tout très lentement. J’ai dû attendre bien longtemps avant d’aller chercher son courrier parce que je voyais bien qu’il pouvait pas aller très loin avec toute cette angoisse qui lui collait les entrailles.  On a bu un truc dégueulasse. Il était mignon à me regarder boire. Quand j’ai posé le courrier sur la table, il avait l’air de s’en foutre, mais ça lui a permis d’occuper le temps en le regardant. J’me sentais bien là-dedans avec lui. Je voyais son p’tit torse se gondoler sous la peur ou l’envie. Pour moi tout ça c’était pareil. Je me disais que quand on est terrifié, on s’accroche les uns aux autres, on se sent la sueur l’un sur l’autre. Pour ça, fallait le faire sortir de tout ce latex qui enrobait sa vie. Ouais, c’était ça sa vie, un trait de sperme dans une grosse capote. Ça trouverait jamais les ovules, ça donnerait jamais la vie si on faisait rien. Nan,nan.

Et pis là-dedans, faut dire qu’y avait aussi un vieux singe sans colonne vertébrale et deux perroquets gays qui se ressemblaient comme deux huîtres. Y’avait pas trop de connivence, tout juste une coexistence. Pouah le travail !

Lui :

Quand nous avons fini de regarder le tas de courrier, nous n’avions plus grand-chose à faire. Et moi, depuis toujours j’avais peur de commencer. Les conversations, les sourires, la compréhension des autres, les rencontres, les bras tendus. Heureusement elle a pris une enveloppe et elle a tracé des grands cercles et des lignes droites sur le côté où il n’y avait presque que du blanc. Ses gestes étaient très beaux. Et puis j’aimais profondément ce qu’il restait de tout cela sur le blanc. Je détestais les paysages de montagnes ou de plages. Mais les siens étaient plein de taches, de traces. C’était des paysages martyrs. Plein de souffrance et de griffures. On avait l’impression qu’ils avaient été traînés sur une route. Et puis elle les avait cousus avec du fil tout fin. Elle sortait de son sac de la colle, des épices, des aiguilles, du charbon, des morceaux d’écorces, de la terre. Elle assemblait tout, toujours sans parler. Je remerciais le ciel pour cela. Oui, parce que je croyais quand même au ciel.

En quelques heures, il y avait une immense installation dans mon salon. Il nous arrivait bien de nous faire quelques gestes de temps en temps mais elle me laissait tranquille. Plus elle avançait dans son œuvre, moins je voulais qu’elle ne la termine. Elle était magnifique, dans mon salon, occupant de plus en plus de place. Elle toucherait bientôt les murs et le plafond. On ne pourrait plus circuler ici. Et j’aimais ça.

D’heure en heure les papiers poussaient mes objets, envahissaient toutes les pièces, déchiquetaient mes équilibres et mes habitudes. J’étais spectateur de ce voyage. Je m’imaginais avec elle dans une forêt peuplée de nymphes, au fond d’un volcan, dans un champ d’herbes hautes. Elle avait détaché ses cheveux et bougeait son corps comme il me semblait ne jamais pouvoir le faire. Waouh. Elle était libre cette fille là, et je voulais bouffer le vent qui tournait autour d’elle à pleine dent. Oh, elle esquinterait certainement tous les tendons de mon corps,  elle traînerait tous mes muscles sur des graviers et des clôtures rouillées mais je l’attendais. J’attendais qu’elle me libère, qu’elle fasse brûler mes extrémités, qu’elle ne souffle que du froid et du chaud, qu’elle me sorte de cette glaise tiède et confortable dans laquelle je vivais.

Elle :

Alors il a posé ses lèvres sur les miennes. Ces lèvres que je n’avais pas utilisées depuis si longtemps. Ces lèvres d’où ne sortait presque aucun son depuis ma naissance. Ces lèvres qui ont rendu râpeux mes phrases et mon esprit. Ces lèvres remplies de désirs et d’histoires. Contraintes de refouler les verbes et de les enlaidir. J’ai tout expulsé à l’intérieur de lui. Il s’est gonflé comme une immense étoile. Il avait toujours les pieds bien ancrés dans le sol, mais le reste de son corps flottait tout là-haut, au creux du ciel. Je sentais mon esprit le rejoindre. Nos corps se sont racontés nos vies pendant des heures lorsqu’il est entré à l’intérieur de moi. Nous étions loin dehors, au milieu du peuple des villes, au centre des bâtiments, plaqués contre des barres d’immeubles, accrochés aux plafonds des usines. Son corps s’ouvrait sur moi comme le lit d’une rivière de jungle. Il m’inondait de ses manques, de sa fragilité, de ses frayeurs. Il me donnait ses jolis mots, ses belles phrases bien construites. Je vomissais ma vulgarité sur ses étagères bien rangées. Nous avons dansé des heures. Je n’entendais pas les râles sortir de sa bouche mais je les sentais encore plus forts parcourir son corps. Je comprenais chacun de ses mots, j’entendais bouger chacune de ses intentions.  Je me sentais aussi douce et pleine qu’un poème écrit en avril.  Je m’entendais penser et vivre.

Lui :

En entrant en elle, je suis sorti de moi. Je me sentais cueillir des fruits dans des arbres immenses, je courais sans que le film plastique ne me ramène à l’ombre. Elle était un peu jolie et tellement magnifique. Elle avait parcouru mes murs de dessins, de points de suture, elle avait fait jaillir la vie et la mort dans mon foyer. Je n’avais plus peur. Oh, il me resterait bien quelques cauchemars, mais je sentais que je marcherais loin, accroché à sa démesure. 


Elle :

Quand ça s’est arrêté, c’était le début. Je n’avais pas envie de me mettre sur le côté. Je n’avais pas envie de détester la peau qui me collait. Je n’avais pas envie de cracher sur le matin et les odeurs de croissants. Je n’avais plus envie de penser que je n’étais qu’un corps sans bruit. Je n’avais plus envie de croire que les autres sont au-dessus des nuages. Je n’avais plus envie de m’excuser de ne pas entendre. J’avais trouvé l’un des seuls êtres pour qui le silence n’était pas un handicap.

Xavier Prieur

Le moi danse

19 avril 2013

Lecture dansée ou danse lue, Le moi danse est une performance née du désir de faire se rencontrer, physiquement, concrètement, « en live » comme on dit, la littérature, l’écriture et les corps en mouvement. Il y a toujours un couple. Même s’il n’y a que des solitudes irrémédiablement enfermées dans leurs membranes, il y a l’idée du couple, le désir d’union, un manque. La perception ne coïncide jamais avec l’action, il y a toujours un décalage, un écart, un interstice, une différence de potentiel qui crée le mouvement. Nous portons en nous la trace de qui nous manque, nous fait défaut. Cette trace est une empreinte. A chacun son empreinte car chaque empreinte est une singularité, un exemplaire unique. Parfois, il y a complétion, nous nous retrouvons réunis, soudainement complets. L’empreinte qui était dessinée en creux trouve l’élément qui lui correspond exactement. Une forme convient à une autre forme. Une voix à une autre voix. On peut appeler ça le bonheur, la paix, la joie, Dieu, l’amour. En tout cas c’est physique et parce que c’est physique c’est un miracle.

Le moi danse 14 juin à 21 heures au Point Ephémère à Paris avec Camille Laurens, Agnès Gillier, Dominique Uber, Damien Gajda, Olivier Steiner. Mise en scène / dramaturgie Emmanuel Lagarrigue

Nous sommes tous des amants passagers

12 avril 2013

Je suis homosexuel et je ne suis pas homophobe. Ceci ne va pas de soi. Il y a des homosexuels, refoulés ou pas, qui sont homophobes. Cela s’étend jusque dans des régions où il serait simplement comique (ou tragique) d’en parler. Le cas particulier de l’homosexuel homophobe serait un sujet à lui tout seul. Je le laisse de côté, ce n’est pas le mien, aujourd’hui.

Tout ça est très compliqué, presque inextricable. Les enfants, la religion, l’amalgame pédophilie / homosexualité, l’agression récente de Wilfried de Bruijn, Civitas, les manifestations, la radicalisation du mouvement contre le mariage pour tous, etc. On dit que l’homophobie se banalise, on dit aussi qu’elle vit ses dernières heures, que ces mouvements de l’actualité récente ne sont que d’ultimes soubresauts. Je ne sais pas. D’un naturel pessimiste j’aurais tendance à pencher du côté de la banalisation. Je n’ai pas de réponse toute faite. Je n’ai que des questions et la première est : qu’est-ce que l’homophobie ? De quoi est-elle le nom ? Une peur ? La peur de l’autre, la peur de soi ? La haine ? L’incompréhension ? Une méconnaissance ? Un peu de tout cela sûrement mais pourquoi, pourquoi ?

Le fait est que moi aussi j’ai été victime d’une agression homophobe, violente, il y a longtemps, j’avais quinze ans. Le sujet de l’homophobie n’est donc pas, pour moi, un sujet comme un autre. Ma première réaction après le tabassage, ma première question intérieure, juste avant la honte et la tristesse, fut : « pourquoi ? » Je sais bien pourquoi, je marchais lentement dans les allées d’un jardin public qui était aussi un lieu de drague homosexuel connu, ça se passait dans une petite ville de province. Je sais donc pourquoi mais en réalité non, en profondeur j’ignore pourquoi. A la rigueur, si j’avais été un satire exhibitionniste, si j’avais agressé le regard de certains, à la rigueur je pourrais comprendre. Or je ne faisais que marcher, lentement. Ils me sont tombés dessus à cause de cette lenteur, parce qu’elle n’était pas « normale », parce que je ne me déplaçais pas d’un point A à un point B, je ne faisais pas que rentrer chez moi, je cherchais quelque chose, autre chose, quelqu’un, quelqu’un d’autre. Ils l’ont senti, ils n’ont pas supporté, ils ont voulu me détruire. « On va te tuer ». C’est ce qu’ils ont dit. « On va te tuer, tapette. » Ils ont voulu me tuer ou me faire croire qu’ils allaient le faire. Sur le moment je les ai cru, ils m’ont donc tué. Pourquoi ?

Dimanche dernier j’ai vu Les amants passagers, le film d’Almodovar. La salle était pleine, des homos, des hétéros, des jeunes, des plus vieux, les gens riaient. Après le film, dans les couloirs qui menaient vers la sortie du cinéma, je me suis retrouvé dans la foule à côté d’un jeune couple très joli, très frais, une fille blonde, un garçon châtain, la vingtaine. Vraiment pas homophobes ceux-là, vraiment mignons, un couple d’amoureux. La fille a demandé à son fiancé : « Tu as aimé ? » Et lui de répondre : « Oui, c’était drôle. Mais y’en a que pour la bite dans ce film ! » Sur cette remarque ils ont ri, et moi aussi.

« Y’en a que pour la bite dans ce film. » La phrase est drôle mais quand je l’ai entendue je me suis dit qu’elle était importante, aussi. Elle a résonné d’une façon étrange. Le sexe est omniprésent dans le dernier film d’Almodovar, celui des hétérosexuels et celui des homos, celui entre les hétérosexuels et les homos. Mais c’étaient les scènes à dimension homosexuelle qui faisaient le plus rire. Cela tient aux acteurs, au scénario, au regard d’Almodovar, bien sûr. Mais il y a autre chose. Il y avait aussi dans ces rires une sorte de défense nerveuse, un refus gentil, une incompréhension amusée.

Un des personnages du film est clairement bisexuel, il hésite tout au long du film et on s’amuse de ses oscillations. Il se demande à plusieurs reprises – question cruciale et vieille comme le monde – qui de la femme ou de l’homme suce le mieux. On aura compris que pour Almodovar la réponse est sûrement l’homme. Mais je repense au jeune garçon en couple avec la jeune fille blonde. Je ne peux pas ne pas me dire que dans une autre vie j’aurais pu être ce jeune garçon. Je veux dire que dans une autre vie le désir homosexuel, les pulsions, la libido, « l’inversion », auraient pu m’être tout à fait étrangers. J’aurais pu ne pas marcher lentement dans un jardin public. J’aurais pu rire du film d’Almodovar en me moquant gentiment de ces folasses en rut perpétuel. Est-ce à dire que une autre vie j’aurais pu de la même façon être l’un des homophobes agresseurs de Wilfried de Bruijn et son petit ami Olivier ? J’espère que non, je crois que non mais je ne peux pas en être tout à fait certain. C’est facile pour moi, je suis homosexuel, je connais donc l’homosexualité de l’intérieur, j’en suis, j’en fais partie, je partage et je comprends. Mais cette homosexualité qui est ma connaissance, une de mes connaissances, reste et restera à jamais irreprésentable pour un hétérosexuel, même s’il est mon meilleur ami, même s’il me connait très bien et que je lui raconte tout. De même le désir hétérosexuel, désir masculin né du corps de la femme, désir féminin né du corps de l’homme, reste et restera à jamais irreprésentable pour moi, même s’il s’agit de mes meilleurs amis et qu’ils me racontent tout.
Donc l’homophobie. Parfois je me demande si la question ne serait pas plus intéressante si l’on regardait comment un hétérosexuel n’est pas ou ne devient pas homophobe plutôt que de creuser les motivations d’un homophobe déclaré. Je vois deux sortes de gens : ceux qui acceptent et vivent bien dans un monde où certaines choses leur résistent et leur restent irreprésentables, inconnues ; et ceux qui refusent cela, qu’ils refusent en riant ou qu’ils refusent en bloc, dans la violence et dans la haine, jusqu’au meurtre.

Tout ne peut pas être montré. Tout ne peut pas être compris, partagé. On ne vit que dans son propre corps. On ne peut pas faire l’expérience de la vie dans le corps de l’autre. Il faut accepter l’existence de régions inconnues, inconnaissables à jamais. Il y a là un mystère et l’erreur est de vivre ce mystère comme un danger ou une agression. C’est peut-être cette acceptation qui tuera dans l’oeuf l’homophobie. Comment fait-on pour apprendre à accepter quand on n’accepte pas naturellement ? Est-ce que l’intelligence peut jouer un rôle ?

Présence

11 avril 2013

« Je pense à toi », ça ne veut rien dire.

Tu vois ce que je veux dire quand je dis « je pense à toi » ? Tu m’entends ? C’est une pensée ou un pansement ?

Si « je pense à toi » voulait dire quelque chose, alors « je » serait un point fixe, localisé, ainsi que « toi ». À la rigueur on pourrait même tracer une ligne droite entre ces deux points, entre je et toi.

Rien de tel dans ce que je vois de la vie telle que je la vis.

Rien de tel je crois dans ce que je vois de la vie telle qu’Emmanuel Lagarrigue la vit et la conçoit.

Emmanuel Lagarrigue est un ami et je pense à lui, souvent, jamais.

Jamais c’est-à-dire un peu tout le temps, jamais. Il y a du désir entre Emmanuel et moi. Et le désir, c’est une énergie due à une différence de potentiel.

Il est lui, je suis moi, ceci nous séparera toujours, encore et jamais. Il n’y a aucun point fixe, pas la moindre assurance.

Tout n’est que vibration, nous ne sommes que des vibrations.

Quand je dis « Emmanuel Lagarrigue », j’englobe son travail, son corps, sa voix, idem mon travail, mon corps, ma voix. Il y a deux équations.

Emmanuel = ce qu’il cherche, d’où il vient, où il va.

Moi = ce que je cherche, d’où je viens, où je vais.

Emmanuel et moi ne sommes pas au même endroit et je crois que son travail n’a rien à voir avec le mien; et pourtant, pourtant, chose miraculeuse, assez incompréhensible, ça parle entre nous, nous deux on se parle, ça parle.

Je ne comprends pas tout.

Il ne comprend pas tout.

Mais je vois ce qu’il veut faire. Comme il voit ce que je veux dire.

Nous nous entendons.

On peut appeler ça des correspondances, une reconnaissance, de l’amitié.

Le désir est un processus, un mécanisme. C’est en mouvement et c’est crypté, ça nous traverse et nous échappe, tout le temps.

Le désir ne connait pas de narration, il ne sait aller que vers le désordre le plus complet.

Le désir n’est pas plus un sentiment qu’une affection, le désir est une ligne de fuite, une flèche qui perce les lignes de vie et les lignes de mort.

« Je pense à toi », ce n’est pas je pense à cette image de toi que je garde figée dans ma mémoire, cette image de toi comme le portrait d’un mort chéri, une idée fixe.

« Je pense à toi », c’est-à-dire je pense à toi en train de changer, de bouger, de m’échapper, de me rester inconnu. Je fais des probabilités.

Peut-être que tu m’as oublié, peut-être que tu ne m’aimes plus ou qu’en ce moment tu dis du mal de moi, je ne sais pas qui tu es à cet instant précis, quelle langue tu parles et si ça se trouve tu es mort. Grande inconnue dans l’équation.

Parce qu’il y a inconnue, création de nouveauté, « Je pense à toi » est une angoisse mais une angoisse dynamique qui, étrangement, me donne la sensation d’être vivant. Cette angoisse crée des perceptions.

Le travail d’Emmanuel, ce que je retiens, ce qui persiste, ce qui s’imprime, c’est une des choses les moins colorées, les moins spectaculaires, le langage.

Contrairement à ce qu’on peut penser, le langage est un ennemi. C’est le langage qui pose problème. Le langage est toujours un modèle de la réalité. Et la réalité, c’est ce qui étouffe, ce dans quoi on est prisonnier. Quand on cherche la liberté – pardon pour ce gros mot mais je n’en trouve pas de meilleur – la première solution est d’attaquer les mots, et ensuite les phrases. C’est ce que fait Emmanuel Lagarrigue. L’intéressant avec lui c’est qu’il ne le fait pas dans la littérature mais contre, tout contre. Il arrive à le faire en silence. C’est ce que nous faisons tous la nuit pendant le sommeil, quand nous rêvons vraiment. Nous attaquons les mots, nous décapons le sens, en silence.

On pourrait faire un lien avec Henri Michaux sauf que Michaux inventait des mots, cherchait un nouveau vocabulaire, construisait son propre dictionnaire, faisant le poète, contre la poésie peut-être mais poète quand même. Emmanuel Lagarrigue ne cherche pas la poésie, il ne fait pas le poète pas plus qu’il n’invente un nouveau langage – tout nouveau langage ne serait-il pas une nouvelle prison ? Emmanuel Lagarrigue n’est pas utopiste, il n’a pas cet espoir-là, peut-être qu’il n’a même pas cette confiance en l’humain : il ne rêve pas à voix haute quand il travaille, ne délire pas, ne cherche pas « le mieux », le plus intelligible, la beauté. Il n’y a pas de lubris chez Emmanuel Lagarrigue, aucune main tendue, aucune tentative de séduction ou de manipulation, aucune appropriation. On pourrait dire que son travail est minimal mais non, ce sont juste les autres qui sont souvent maximaux.

Emmanuel Lagarrigue ne prend pas à la lettre l’injonction socratique du « connais-toi toi même ». Il ne cherche pas la connaissance de soi, pas directement, sa démarche est plus fine et plus modeste, plus réaliste. Il n’y a pas de plainte chez lui, dans son travail, pas d’introspection, pas de souci de soi, aucun vouloir dire, aucun nombril (imaginez le contraire de Sophie Calle) : il ne reste que la forme, le matériel, les volumes, la matière, le signe, les signes, la lumière et le bois, la lumière et la pierre. Et tout cela marche ensemble, on n’a plus à accéder à un domaine supérieur, un domaine d’un autre ordre. Chez Emmanuel Lagarrigue la connaissance de soi ne passe pas par l’analyse du moi ou le regard posé sur soi ou sur l’autre ; elle passe par la co/naissance d’une expérience que l’on peut avoir, expérience que l’on a, co/naissance de quelque chose qui se passe ou se trame, tout le temps : le langage et les signes, les signes du langage, la présence.

La matière ne va pas de soi, la matière est le mystère.

Tout ceci est très simple ou devrait l’être. Si à première vue ça semble compliqué ou hermétique c’est parce que, étrangement, le travail d’Emmanuel est peu occidental. Il y a quelque chose d’asiatique chez lui. Il s’agit d’écrire « je » en étant libéré du Moi. De la même façon que celui qui aime vraiment ne s’attend pas à être aimé en retour, de la même façon Emmanuel Lagarrigue travaille sans attendre à être compris, sans attendre à comprendre. Et c’est ça la réalité. Regarder ce qui est tout en se libérant du regard. Faire passer l’humain au second plan. Ou plutôt diluer l’humain dans le tout du monde. Prendre le point de vue de l’arbre et des pierres, regarder le langage comme un simple artéfact. Accompagner le mouvement du réel. Sans s’arrêter sur soi. Sans s’attacher au simple mouvement de sa vie. Sans s’arrêter. Parce que la vie n’est qu’une minuscule singularité du réel. Le vivant est minoritaire.

Avec Emmanuel Lagarrigue, il y a quelque chose de l’ordre d’une expérience, à savoir s’éprouver : rien. On oublie les quatre éléments de Bachelard, on oublie le feu, l’air, l’eau et la terre. On les oublie ou plutôt on les pense en même temps. Les oublier = ne plus les séparer. On le fait sans effort particulier, sans volonté aucune, sans intention de comprendre. Il s’agit de s’abandonner à une expérience physico-chimique. C’est ainsi qu’il faut le lire : « s’éprouver deux points rien ». Que se passe-t-il ? Vous voyez ? Vous sentez ? Non ? Pourtant tout est là, maintenant. Tout est là de façon simultanée, dans le passé et dans l’avenir, au beau milieu du présent, en même temps. Le chemin est long, les codes et les encodages nombreux, le travail sur le son important, les traductions et les lectures infinies ; à la fin il n’y aura plus qu’un silence majeur, un silence complet avec dedans de la lumière. A la fin toute idée de sens ou de direction aura disparu. Vous ne voyez pas ? Vous ne sentez pas ? Non ? Alors, c’est bien, ça veut dire que ça commence à être.

« Là où je suis, je ne pense pas. Là où je pense, je ne suis pas ». Jacques Lacan